Ca passera avec le temps

Publié le par Le libraire se cache

Régulièrement, quand je me balade tranquillement le nez au vent, un attroupement se forme autour de moi, des curieux qui souhaitent absolument m'approcher (c'est le magnétisme, ça ne s'explique pas) et me poser des questions.

- Dites monsieur (ils sont oppressants mais polis), ça doit être super, quand même, de pouvoir lire tous ces livres, toute la journée, non ?

 

Ah, douce naïveté de mes congénères. Elle a quelque chose de réconfortant.

 

On ne fait pas ce métier si on n'aime pas lire. Ca paraît une évidence. Sauf que l'effet pervers dudit métier, c'est qu'il transforme complètement notre rapport à la lecture. Fut un temps pas si lointain que ça, j'achetais mes bds. Je les choisissais soigneusement (mon temps est précieux, il ne peut être perdu en médiocrités, j'ai des niveaux de Candy Crush à finir) et les lisais tranquillement au coin de mon radiateur électrique. J'en appréciais chaque page, chaque planche, chaque case et les serrais fort contre mon torse, des rêves plein la tête.

 

A présent, beaucoup moins.

 

Ce métier m'a transformé. Je suis devenu lecteur professionnel. Fini l'amateurisme éclairé du mec qui donne son avis sur les réseaux sociaux ou, pire encore, sur les forums («  c'est sur ma pile, ça a l'air chouette 'smiley smiley smiley' »), je suis dans la cour des grands, je suis à présent un jury perpétuel à moi tout seul.

 

Le lecteur professionnel parcourt plus qu'il ne lit. Je passe 5 à 10 minutes en moyenne sur un livre (qu'il aura fallu 1 an en moyenne à écrire et dessiner) et à aucun moment je me demande si moi ça me plait. La seule question que je me pose au fur et à mesure c'est : que diable vais-je en faire, de ce titre ?

 

Le conseiller ? Le déconseiller ? Le bofeiller ? (je fais beaucoup de bofeille, ce qui consiste à dire meh moui bof quand on me demande si ça vaut le coup). Correspond-il à mon public ? Si quelqu'un vient me voir en me disant qu'il adore les avions pirates remplis de nazis nordiques, est-ce que c'est vers celle-ci que je vais le diriger ? Il n'y a plus ni plaisir ni rêves dans la tête : juste une banque de données personnelle qui s'étoffe. Je lis énormément de livres dont je pourrais parfaitement me passer, mais je me force quand même. Rien que pour ma petite encyclopédie interne. Qui, tout comme celle de mes parents (ou Universalis en 10 CDROMS acheté il y a 20 ans), ne sert que très rarement mais qui fait joli dans mon cerveau et qui permet d'avoir un avis sur un peu tout.

 

Là est d'ailleurs en partie la source du problème : je lis un peu tout. Et je vois donc le spectre éditorial dans son ensemble. Et il n'est pas toujours très glorieux. Sauf que comme la nature éditoriale a elle aussi horreur du vide, il est rapidement rempli par tout et n'importe quoi tant qu'une niche existe. Une niche avec des chats, paradoxalement, mais une niche quand même.

 

En ce moment, ce sont les maladies. C'est fou le nombre de gens qui ont besoin de parler de leur(s) maladie(s) et de témoigner et d'en faire une Bd. Certaines sont réussies hein, ça n'empêche pas (c'est la loi des grands nombres, ça), mais disons que mes soirées au coin du radiateur sont un peu différentes. Je lève beaucoup plus souvent qu'avant les yeux au ciel, et pas pour regarder les étoiles.

 

On me demande régulièrement si j'ai lu tel tome 6 de telle série. Sauf que je ne lis que des tomes 1 ou des one shot, dont beaucoup de pavés que je lis en diagonale alors même que je les trouve formidables. Le tout étant de pouvoir en parler avec honnêteté (et de savoir, quand même, comment ça se termine). J'aimerais lire le tome 5 des Vieux fourneaux, mais il faut aussi que je lise ce témoignage là, d'un type dont l'oncle du cousin de sa femme a un jour fait un voyage au Pérou qu'il doit absolument raconter (n'est pas Fabcaro qui veut).

 

Je suis un peu cassé de la lecture.

Sauf 4 ou 5 fois dans l'année, quand même. Où je vais être ébloui. Enchanté. Où je me dirai allez, tant pis pour les 40 bds qui sont sur ma pile cette semaine, celle-là je vais jusqu'au bout. Et je la repose. Avec comme seule hâte d'aller bosser le lendemain pour la conseiller au maximum.

 

Ca vaut le coup d'être un peu cassé, finalement.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
Ooohhhh.<br /> Merci pour ce partage.<br /> Vous nous donnez les 5 titres eblouissants de 2018 ?
Répondre