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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 00:53

Quand on passe ses journées derrière un comptoir immobile, on voit passer tout plein de gens, et quand en plus les cartes de fidélités sont nominatives, on croise tout plein de noms. Logique.

 

Je pourrais faire toute une note sur les noms de mes clients, mais dans le cadre de mon opération-anonymat, ce serait pas bien malin, après tout, doit pas y en avoir trente six mille des Johnny Noisette, il risquerait de se reconnaître s’il se croisait dans ces lignes (bon allez, pour lui, je prends le risque). Et puis bon, c’est tellement un sujet facile (« attends moi je connais des gens, ils ont appelé leur fille Mégane, nom de famille Renault, c’est pas une légende urbaine hein, je le tiens de la sœur de la maîtresse de ma cousine ») que j’aurais presque honte de plonger les deux pieds en avant (le mot clef étant, comme bien souvent ici, « presque »).

 

Par contre, ce qui est sûr c’est que outre le côté rigolo de quelques patronymes, certains prénoms me rappellent de doux souvenirs (ceux qui piquent, je préfère les laisser de côté), me ramènent en arrière et me font oublier quelques instants que là je suis censé rendre la monnaie plutôt que rêvasser.

 

Le premier prénom, c’est Ida, porté par une cliente occasionnelle, et peu commun dans nos contrées. Contrairement aux Chinois, je fais un grand bond en arrière. De 20 ans. Je viens d’entrer en 6ème, dans un collège international à New York (la classe hein ?), avec pour camarades de classe des fils et filles de diplomates d’un peu partout dans le monde (principalement d’Afrique, vu que les cours sont dispensés en Français) ainsi que des enfants d’expatriés qui ont réussi à convaincre leurs employeurs que oui ok, on vient bosser aux Etats-Unis, mais on va peut-être pas faire subir l’éducation publique Américaine aux rejetons Français, ‘faudrait pas non plus qu’ils soient directement en échec scolaire à peine rentrés au bercail. C’était mon cas. L’école était en plein cœur de Manhattan, Dukakis rêvait d’être président (j’ai un badge qui le prouve), la mode des roller-blades débutait à Central Park 10 ans avant la déferlante parisienne, Madonna chantait Like a Prayer, Prince sortait une B.O OVNI (Batman), Giuliani n’avait pas encore fait le ménage et Jordan n’avait pas encore remporté de titre, même s’il était déjà le plus fort de la terre entière. Et moi j’étais amoureux. D’une Ida. Deux ans plus âgée que moi, et à cet âge là ça représente une centaine d’années d’écart, surtout compte tenu de ma maturité. Bref, c’était pas gagné.

 

D’ailleurs, j’ai pas gagné.

Mais j’ai essayé, vaillamment, j’ai tout tenté, j’ai offert des fleurs (ça m’a valu un bisou sur la joue, c’était chouette), envoyé des mots doux auxquels elle me répondait (à côté de la plaque, d’ailleurs, je pense que l’écrit c’était pas son fort) et invitée à danser à la fête de fin d’année. C’était le Bicentenaire de la Révolution Française, j’étais Vivian, un jeune paysan super sexy, elle aurait dû succomber dans l’instant, on a dansé sur Buffalo Stance (enfin dansé…disons que j’ai vaguement tenté de sauter en rythme sur la musique, l’expression corporelle, c’est pas mon truc, aujourd’hui encore) et je me suis rassis quand Paula Abdul est apparue sur les enceintes (trop compliqué de sauter là-dessus). Mon cœur fut brisé ce soir là quand, enfin seuls dans les escaliers, elle m’appris qu’elle en aimait un autre (un nase, suis sûr qu’il est pas libraire, lui, aujourd’hui, et qu’elle a donc fait le mauvais choix dès le départ) mais qu’on pouvait rester amis. Ben voyons. Aucun homme (pré-ado. Bon ok, garçon) sur terre n’offre des fleurs pour n’avoir qu’une amitié en retour, c’est vexant, il préfère partir la tête basse et le bouquet (récupéré car non mérité) traînant par terre, les pétales étalées au sol tel le cœur éparpillé en mille morceaux.

 

Je ne l’ai plus jamais revue. Il n’y avait pas de portables à cette époque, pas d’adresses mail, pas d’msn, pas de copains d’avant. Bref, c’était le paradis, il fallait prendre son courage à deux mains, appeler un fixe sans savoir sur qui on allait tomber (« allo madame Vincent ? » « Non c’est son père »), être poli et demander la permission de parler à la demoiselle. Maintenant, il suffit d’envoyer un sms, de demander ‘tu fé koi là’, et c’est parti pour un tour, c’est déprimant. Je suis sûr que plus personne n’offre des fleurs, ils préfèrent envoyer un poke sur Facebook, c’est la nouvelle forme de drague.

 

‘Et quatre qui nous font dix (enfin j’espère)’ dis-je, sortant de ma rêverie.

Le second prénom, c’est une nouvelle cliente qui me l’annonce, comme ça, comme si de rien était, le plus naturellement du monde, innocente, ingénue, imperméable, au moment de remplir sa carte de fidélité.

 

Prénom ?

Katia.

 

Je fus pro, je n’ai pas fondu en larmes, je ne l’ai pas prise dans mes bras, mais j’aurais pu si j’avais écouté mon cœur. Car Katia, c’est le nom de mon chien.


Enfin c’était.

Et c’était surtout l’Être le plus extraordinaire que la terre ait porté en son sein. Un labrador croisé epagneul croisé ange croisé barbe a papa croisé perfection canine avec une touche de douceur maternelle pour les moments où j’étais triste de l’absence de l’effet escompté par mes fleurs. J’ai tout de même évité de le mentionner à la cliente, pour un premier contact c’est jamais terrible de faire remarquer que ah tiens, c’est le prénom de ma chienne qu’on a dû faire piquer il y a quelques années, elle avait le poil très soyeux, et vous ?

 

D’ailleurs, je me demande bien ce qui peut passer par la tête de ces parents qui donnent à  leur fille le nom d’un chien…

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Published by Le libraire en question
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commentaires

lamouetterieuse 13/02/2009 21:20

Ahhh que du bonheur de lire votre blog. que de bon souvenirs qui émergent par vagues de ces rencontres faîtes en librairie............. bref, que du plaisir à vous lire et des regrets de ne plus être libraire... j'ai basculé du côté sombre d la force, mais vous lire me permet d'espérer une rédemption..... Je n'oserai vous appeler Obi One....

Reddef 11/02/2009 22:05

Ma chienne s'appelait Ketty...aucun risque d'avoir une cliente avec ce prénom (du moins, je l'espère).
Et pour le bicentenaire, je jouais Danton (ce qui ne devrait pas t'étonner).

Clélia 11/02/2009 17:42

Oh là là....et moi, là, pareil, avec ce si beau texte j'ai pris une claque dans la gueule...Le bicentenaire de la révolution, j'étais à CM (déjà !), et j'étais Marie Antoinette (bah oui, quand même, merde)...ET j'avais été tellement déçue de ne pas avoir mon amoureux en Louis XVI, j'en avais pleuré.....c'est quelques années plus tard que j'ai compris (j'suis un peu lente pour certaines choses) : il était Guadeloupéen...

Bon, on s'en fout en fait de mes anecdotes trépidantes...mais j'aurai pu faire pire et parler des gens que je cotoient aussi tous les jours avec des noms bizarres (un Mr Noisette aussi d'ailleurs, et une mme Farine, un Mr Tutu), mais je ne le ferai pas....ah, trop tard?

Lauriane 10/02/2009 20:29

Ou la question serait peut-être "Mais qu'est-ce que c'est que ces libraires qui donnent à leur chienne le prénom d'une fille"... quoique ça aurait l'air mauvais gout peut etre :p

Matilou 10/02/2009 18:22

C'est qu'il y aurait beaucoup à dire (et qu'on est parfois très occupés)...On pourrait la jouer façon:
- CNIL: une carte de fidélité? C'est pas un moyen de ficher vos clients, ça monsieur ?
- perso (1): j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec un monsieur Jimmy Hendryx ( véridique): lunettes, acnée, appareil dentaire...manquait plus que la guitare.
- jeu de mots foireux: anagramme (presque) de Renault? Euros ! ( 7 milliards...)
- perso (2): moi mon amoureux de primaire, s'appelait Salvatore ( véridique aussi, j'avais 6 ans)
- celle qui a mal à la tête (ça va mieux au fait, on dirait):c'est quoi le truc avec les Chinois ?
- curieuse: et ton prénom, est-ce qu'il pique ?
- admirative: c'est pas vrai !!!!!!! J'y crois pas!!!!!!!!!! T'as été aux States!!!!!!!!!!Alors, Brad Pitt, est-ce qu'il est aussi beau en vrai ???????????
- dépressive: Bouhhhhhh! moi aussi j'ai perdu ma chienne préférée (me reste que mon mari maintenant)!!
-dépassée: t'es sûr que c'est pas plutôt Spock ?
-nymphomane: si j'te montre mes nichons, est-ce que tu m'dis quel est ton prénom ?
-anglophone: what does "poke" mean ?
-consolatrice: pleure pas , mon canard, je suis sûre que de là-haut Katia te regarde et qu'elle est fière de toi!
- abonnée à 30 Millions d'amis: Ah non, c'est pas possible! C'est mon chien le meilleur des chiens!
- vengeresse...: j'me vengerai...
- ...et perfide: Tu l'as pas déjà faite ta vanne là sur A. Jardin ? T'aurais pas des soucis de mémoire en ce moment? Non...Rappelle-moi ton âge?
-militante MLF: les filles portent des noms de chien depuis que les blaireaux savent écrire...


"Voilà en somme..."

Le libraire en question 10/02/2009 19:16


jolie péninsule, ma foi