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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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15 mars 2009 7 15 /03 /mars /2009 23:51

Samedi fut le jour des donneurs de leçons.

J’aime bien commencer une note comme ça, en plantant le décor et annonçant le thème du jour. Ça fait un peu fable. Aujourd’hui : Le libraire et la Buse.

 

La librairie est un lieu d’échanges ou le but est que chacun trouve son plaisir (dans la limite du raisonnable et de la législation), en fonction de ses goûts et envies du moment. Mon but à moi, pour rester serein et ne pas devenir trop fou à la fin de la journée, c’est de lever les yeux au ciel le moins souvent. L’avantage du mauvais goût relatif de nombre de mes clients, c’est que dès que je vends une des perles qui ornent mon corsage (oui, je compare ma librairie à un corsage, je vois pas où est le problème), eh bien je suis empli de joie, de bonne humeur, d’une sensation de bien être qui peut durer au moins jusqu’au réveil (car après, c’est reparti pour un tour décaféiné). C’est très narcissique, puisque je pars du principe que tout le monde devrait avoir la même bibliothèque que moi, j’aime bien me sentir moins seul, même si ça implique d’être moins snob.

 

Je plains les libraires qui ne vendent que les livres qu’ils aiment, toute la journée, ça les empêche d’apprécier pleinement la théorie de la relativité et les diverses mises en perspective. Non, vraiment, n’avoir que des clients qui foncent vers L’Autre fin du monde sans froncer des sourcils en l’ouvrant et en sortant directement la carte bleue sans même avoir besoin d’entendre combien ce livre est bon, ce doit être pénible. Moi, j’aime que mon enthousiasme se confronte en permanence aux méfiances naturelles.

Ça me rend plus humble.

Bon ok.

Pas toujours.

 

Je l’ai maintes fois expliqué ici, il est évident que je respecte les goûts de chaque client. Je suis en principe capable de discerner ce qui va, ou non, plaire (c’est mon côté génial, gâté par la nature, mon don, ma croix. Certains sont golfeurs et gagnent des millions, moi je suis capable de conseiller une Bd à un fan de Golden City. J’aimerais être croyant pour avoir quelqu’un à maudire).

 

Là où ça se corse, c’est quand je tombe sur quelqu’un qui a des idées préconçues sur un peu tout. Heureusement, ça se cantonne aux livres, sinon je m’en sortirais pas, car à vrai dire je n’ai pas d’opinion au sujet du trop grand nombre ou non de ronds-points dans la municipalité (évidemment qu’il y en a trop, mais pas aux bons endroits, tenez pas plus tard que l’autre jour paf, un carambolage. Bon ok, l’exemple des ronds-points était mauvais, mais suis sûr que je n’ai pas d’avis sur plein de questions. Le bal dansant organisé par l’amicale Portugaise, par exemple. Toujours refuser de prendre part à des débats sur le Portugal avec des gens que je ne connais pas, c’est une règle élémentaire).

 

‘De toute façon le manga c’est mauvais’, me dit-il, péremptoire et agaçant. Il a la cinquantaine et un foulard autour du cou, était de passage et en a profité pour venir voir si ici j’avais des vieux tomes de Buck Danny.

‘On a rien fait de mieux depuis Charlier de toute façon, toutes les Bds qui sortent depuis vingt ans ne devraient même pas être imprimées’

J’ai déjà pris part maintes fois à ce type de débat sans fond et sans fin, et je dois dire que là j’en avais pas le courage, j’ai baissé les bras avant même de les lever. De toute façon, j’avais pas mon bandana, moi, impossible de jouer aux cowboys.

 

Je ne sais plus comment il en est arrivé à sa diatribe sur le manga (il est toujours un peu gênant de voir un homme en principe sage et mûr être ridicule à ce point face à un parterre de clients médusés, alors même qu’il se pense spirituel et au dessus du lot), mais je lui dis tout de même que c’est comme tout, il y a du bon et du moins bon, le tout est de savoir quoi lire.

‘Vous avez lu lesquels, monsieur ?’

‘Aucun’

‘Donc comment vous savez que c’est mauvais ?’

‘C’est une évidence, et je ne comprends pas qu’une boutique spécialisée en Bds en vende’

 

Ce qui, ma foi, est d’une logique à toute épreuve.

 

Et c’était comme ça toute la journée. Mes oreilles bourdonnent encore de tous les conseils non sollicités que j’ai pu entendre, de toutes les assertions confites dans la bulle dans laquelle ils (ces clients) s’épanouissent sans oser toucher les fleurs croupies au milieu des pissenlits.

 

Heureusement que je suis là pour avoir raison.

 

 

 

Ps : dorénavant, j’ajouterai une ligne pour annoncer ma lecture du moment. (un Now Reading, élite style (cherchez pas, c'est une private joke)) Histoire de lancer de longs débats passionnants, et pour que vous vous sentiez encore plus proches de moi.

 

Aujourd’hui ce fut Les maîtres chanteurs (Orson-Scott Card), suivi de Le Livre de sable (Borges)

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Daphné 20/03/2009 12:45

Tombée ici un peu par hasard et un peu profane dans l'univers de la BD, j'ai passé un très bon moment à vous lire. COURAGE pour les pourfendeurs de mangas :) De mon humble avis, vous avez là un bien joli métier...

Machiu 17/03/2009 15:38

Se perdre dans les méandres labyrinthiques borgesiens est un des plus grand bonheur du lecteur assidu, du moment qu'il peut se relaxer grâce à une bonne BD conseillée par quelqu'un d'ouvert, et de drôle... Un bravo général pour l'ensemble de vos écrits, et de votre attitude face aux clients (point de vue que je m'efforce de suivre, étant moi-même libraire...)

Madame Kévin 17/03/2009 13:28

Je ne connais pas non plus le livre de Card. Ce serait bien que tu nous en dises un peu plus...
Pour les gens bouffis de prétention, on pourrait faire un billet par jour sur le sujet.

Le libraire en question 17/03/2009 13:54


suis pas tres tres fort en fiches de lecture...
disons que c'est "bien", lisez le


ctrenit 17/03/2009 09:54

Connaissait pas ce livre de Card... Allez, il ira enrichir ma colonne de retards à lire ce soir!
Par contre, les gens bouffis de certitudes sur le manga (et le comics, la bd, ...), y'a comme une sensation d'habitude, de "vu souvent"...
Courage, j'espère du moins qu'il n'y a pas encore de gens qui ne viennent à la librairie que pour cracher leur bile sur le monde qui les entoure (dans l'exemple au moins le foulardeux venait acheter un buck danny. Peut-être lira-t'il le "Grand Duc" un jour).

Sinon, petite lecture rapide et sans prétention, un remake délirant des sept samouraï dans la Haute Marne du XVe siècle, en ancien français, avec du shaolin, du ronin, du cow-boy, de la latte et du rythme : Bastard battle, de Céline Minard, ed. Léo Scheer. 100 pages qui valent le coup.

Le libraire en question 17/03/2009 10:25


100 pages en ancien francais? ca laisse songeur


Matilou 16/03/2009 21:30

"Le style ! Ah! Ils m'emmerdent avec le style! Ils n'ont qu'à lire Proust, s'ils veulent du style!"

in Gary/Ajar, pièce de André Asséo, mise en scène par C. Malavoy.

quand la journée a été difficile...