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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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12 avril 2009 7 12 /04 /avril /2009 22:52

De toute façon, cette journée, pour je ne sais quelle raison, avait un air de n’importe quoi. J’ai mis ça sur le compte des départs en vacances ou du stress de devoir aller cacher des chocolats dans la maison de mamie qui n’a plus toute sa tête depuis un moment et n’a pas pris le temps d’enlever les décorations de Noël, c’est un coup à embrouiller les enfants, déjà qu’on offre aussi des chocolats en décembre…

 

Pas mal de gens paumés, de curieux, et même Hachette qui décide de me livrer mes nouveautés de Mercredi dès le Samedi. Ça m’arrange pas des masses, les cartons ça prend de la place, et j’ai pas le temps de les traiter là maintenant tout de suite, je suis en plein milieu d’un conseil bancal en matière de mangas pour jeunes filles à la mode qui veulent se mettre au Yaoi (des mangas dans lesquels les garçons se font des zizouilles). Les éditeurs me facilitent la tâche en créant une collection exprès, sentant le filon à des kilomètres, mais je me retrouve coincé si on me demande de quoi ça parle (généralement, ma réponse se résume à ma parenthèse précédente).

 

J’étais sur le point de survivre sans trop d’efforts à cette journée quand il est entré. Un peu penaud. Beaucoup mouillé. Les lunettes triple foyer mises un peu de travers, la démarche mal assurée et le nez en l’air, regardant les figurines.

 

‘Bonjour, qu’est ce que vous avez comme figurines Saint Seiya ?’

‘Eh bien j’ai celles qui sont devant vous, c’est tout ce qui me reste’

Il reste pensif et perdu devant les boîtes amoncelées (à moins que ce ne soit sa façon habituelle de réfléchir), en repère une, la prend dans ses grosses pattes velues et l’amène au comptoir.

‘Vous la faîtes à combien celle-là ?’

‘Le prix est indiqué dessus, tout simplement’, lui réponds-je avec le sourire (je voudrais pas qu’on s’imagine que je le méprise avec condescendance et que je suis désagréable avec mes clients sous prétexte qu’ils ont des airs de chien mouillé. Non. Je suis courtois et pro et agréable comme une veille de chasse au chocolat)

 

Son visage se contorsionne un poil, visiblement il est contrarié, il remet ses lunettes en place et remue son nez comme un lapin (mais pas un lapin tout mignon ou tout crétin. Plutôt un lapin qui ferait un peu peur, comme celui dans Donnie Darko ou celui qui pendait par les pieds, mort, la fourrure retirée et les mouches tournant autour, dans la ferme de ma tante).

 

Il lève ses yeux louchant, me regarde plus ou moins droit dans les miens, et me dit :

‘Tu peux faire un effort ?’

Quelle curieuse question. Il m’arrive d’en faire, des efforts, parfois, donc je sais que oui, je le peux, j’en suis capable, malgré tout ce que pouvaient penser les enseignants au lycée. Mais je doute qu’il est venu dans la boutique pour me motiver à reprendre mes études. M’est avis qu’il tente subtilement de négocier. Pas sûr que le tutoiement soudain soit le meilleur angle d’approche mais ma foi, pourquoi pas.

‘Ah non, désolé, j’ai pas une marge terrible sur ces produits, je crains qu’il faille faire avec le prix affiché’

C’est comme si je venais de lui annoncer que non, rien à faire, la peine était incompressible, vous allez croupir en prison mon vieux, les preuves sont accablantes, on a retrouvé le cadavre du lapin, plus la peine de nier.

Il s’approche de moi, pénètre mon espace vital (mais pas trop non plus, je vous rassure), murmure des bouts de phrases que j’ai du mal à comprendre. C’est apparemment la pièce qu’il lui manque, il les lui faut toutes, tu peux vraiment pas baisser un peu, allez, juste un peu, c’est celle que je cherche, t’es pas sympa etc etc.

 

Je ne sais même pas ce qu’il entend par ‘faire un effort’ et ce qu’il ne comprend pas quand j’explique que je m’aligne déjà sur les prix les plus bas, que c’est un produit que je viens de recevoir, que je cherche pas à le brader.

Je consens à lui accorder directement la remise que je fais normalement sur carte de fidélité :

‘Bon, vais être sympa, je peux vous faire 5% de réduction’

Son visage s’est illuminé (il faut dire que ça fait quand même 2€ de gagnés, ça valait le coup), son œil droit m’a regardé d’un air de dire ‘tu vois quand tu veux’ et son œil gauche exprimait toute la gratitude du monde.

‘Je te la prends’

(Je prie pour qu’il parle de la figurine)

‘Je vais chercher de l’argent, je reviens’

 

Je suis très surpris de le voir effectivement revenir. Ne serait-ce que parce qu’il est parti vers la droite. Alors que les banques sont à gauche.

 

‘C’est compliqué de trouver une banque par ici’ me dit-il en me tendant les billets. Je lui donne son trophée discrètement emballé dans un sac aux couleurs de la boutique et lui souhaite une bonne journée.

 

Mais de toute évidence, la transaction a beau être terminée, il en a pas fini avec moi pour autant.

‘Tu sais pourquoi je suis dégoûté ?’

‘Heu non’

‘Aujourd’hui je devais aller au Parc Asterix. Mais à cause de la pluie, je préfère pas’

Je l’ai pas vue venir celle-là.

Je suis pas toujours très fort pour m’intéresser aux choses qui ne présentent aucun intérêt, et malgré mes efforts surhumains, je ne trouve pas quoi répondre. Je me contente d’un sourire de vague compassion, ma façon muette de dire que c’est ballot mais que veux-tu, c’est la vie. Tu rates Tonnerre de Zeus mais tu récupères Poséidon, c’est le karma.

Il reste encore quelques très longues minutes juste devant l’entrée (ou la sortie, plutôt), regardant en l’air, cherchant quelque chose d’encore moins pertinent à ajouter. Et comme il ne trouve rien, il comble les deux mètres qui le séparaient de moi et me tend sa main moite que je serre un peu étonné (mais bon après tout, il me tutoie, on doit être au moins à moitié copains du coup, je peux bien lui serrer la main).

‘Encore merci dit il, franchissant la porte’

Et tel l’artiste revenant sur scène alors qu’il n’y a pas eu de rappel, il fait demi-tour pour son dernier numéro du jour :

‘Et longue vie surtout’

 

 

C’est tout ce que je me souhaite.


Il y a eu: L'empreinte de l'ange (huston), Ecoute, petit homme (Reich), Habillés pour l'hiver (Sedaris) et je termine le t1 des Seigneurs de l'instrumentalité (Cordwainer Smith)

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Published by Le libraire en question
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commentaires

lamouette 15/04/2009 21:19

mmmmmmmmmmh merci pour l'explication !!! :-D

Cécile de Quoide9 15/04/2009 13:22

hop, me voila redescendue à deux cafés !

Cécile de Quoide9 15/04/2009 12:53

Note pour plus tard : toujours penser à grater 2 euros (soit 8 cafés) quand j'achète une BD (ceci dit j'en achète 2 par an à tout casser, je ne risque pas de frôler l'overdose de caféïne !)

Le libraire en question 15/04/2009 12:57


au mieux tu peux gratter 60cts, rapport aux 5%
pas sûr que ca suffise


Matilou 14/04/2009 18:13

"faut pas se fier à la racine": t'en as de bonnes toi...je suppose qu'il ne faut pas non plus se fier au suffixe ?
j'dis rien mais le mot "zizouille" mérite une analyse.
Avis aux étudiantes...

Thaly 14/04/2009 16:26

ça fait un ptit moment déjà que je vais tous les jours sur ton blog, comme une fan attend sa série préférée...que va t'il se passer aujourd'hui? Et quand, il y a un jour où tu n'écris pas, cher libraire, c'est panique à bord!! Arrrggg comment vais je faire aujourd'hui sans nouvelles!!!!.... Ouais j'exagère quand même... Bref tout ça pour dire que je l'adore ce blog et que je me retiens de rire car j'ai pas internet chez moi, donc je regarde au boulot!! (je bosse quand même). Je suis bibliothécaire donc c'est normal que je m'instruise, non? Et c'est justement quand je cataloguais, qu'un titre m'a interpellé: "la beauté des loutres" de Hubert Mingarelli. Je ne sais pas si tu connais mais bon ...les loutres....

Le libraire en question 14/04/2009 19:01


c'est un titre parfait

et merci pour les compliments, je prends