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  • : Les libraires se cachent pour mourir
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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 01:01

Dans les Sitcoms Américaines, il y a quelques passages obligés : l’épisode spécial thanksgiving, l’épisode Halloween, l’épisode Noël et, quand ils sont vraiment super à court d’idées, on fait un épisode lors d’une de ces fêtes avec tout un tas de flash-backs qui reprennent des épisodes précédents. C’est de la grosse arnaque télévisuelle mais ça permet de combler 22 minutes facilement, et les comédiens sont payés normalement, du coup tout le monde est content (sauf le téléspectateur).

 

Je le ferai, d’ailleurs, un jour. Je ferai des copier coller d’anciens articles, de manière totalement aléatoire et, tel le test de Rorschach, tout le monde y verra ce qu’il voudra en fonction de son degré de dérangement psychiatrique.

 

Mais là nous allons tout de même quitter le vieil homme moitié chauve et pleinement aigri que je suis et retrouver, quelques années en arrière, le jeune homme pimpant, plein d’énergie à en changer le monde à lui tout seul et qui découvrait les joies du métier de libraire. Je reviendrai peut-être un jour sur mon parcours et comment j’en suis arrivé là, au juste, mais en attendant me voilà propulsé pour la première fois derrière mon comptoir après avoir enfin ouvert, après quelques travaux et une longue mise en place du fonds (c’est long à mettre en place, un fonds) et surtout de longues journées d’excitation et d’appréhension à l’idée d’affronter des hordes de futurs clients (boulets, mais ça je ne m’en doutais pas encore) qui allaient à n’en pas douter m’adorer et dépenser leurs étrennes chez moi et m’inviter à leurs mariages et garden-parties.

 

Avant de connaître le groupe sanguin de tous mes clients et d’être familier avec eux au point de me permettre de faire des blagues sur leurs belles-mères, il a fallu passer par une phase d’apprentissage, j’ai dû tenter d’être rassurant, ne pas leur faire peur tout de suite (comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, ‘mes conquêtes’ mettent environ quatre ans à se rendre compte qu’il est temps de dégager et ne plus me fréquenter. Il en va de même pour les clients), qu’ils comprennent qu’ils sont les bienvenus, que même si j’y connais rien en mangas (c’était mon point faible) ça ne m’empêche pas de tous bien les avoir rangés par éditeur et par ordre alphabétique et que ça fait joli sur les étagères (je pense que c’est comme ça qu’elle s’y serait prise aujourd’hui, la sorcière, dans Hansel et Gretel. Le pain d’épices, le sucre, ça servirait à rien, les gamins sont trop informés, ils savent que le pain d’épices fait pas partie des 5 fruits et légumes à manger chaque jour, que c’est pas raisonnable, allons plutôt courir dans la forêt pour éliminer nos toxines. J’aimerais pas être un enfant en 2009).

 

Le premier jour, j’ai beaucoup parlé, beaucoup expliqué que non, je ne fais pas de photocopies et que oui, il y avait bien une armurerie avant mais que non, j’ai pas récupéré le stock. C’est un peu déprimant de compter ses petits sous à la fin de la journée et se rendre compte qu’à ce rythme non seulement j’aurai pris ma retraite dans 143 ans, mais qu’en plus j’aurai mis la clef sous la porte d’ici la fin de l’exercice comptable. J’étais un peu gauche, j’avais du mal à mettre les livres dans les sacs et ce que je détestais plus que tout c’était déchirer les tickets de carte bleue. J’y arrivais jamais, c’était une catastrophe. Soit la moitié me restait dans les mains, soit au contraire j’entraînais le reste du rouleau dans mon élan. Je tâtonnais un peu sur les quantités , mais comme j’avais tout de même une vague idée du potentiel environnant, je me suis pas trop planté et ma trésorerie poussait un ouf de soulagement à chaque fin de mois.

 

Je créais des dizaines de cartes de fidélité chaque jour, je me faisais des fiches thématiques pour avoir quelques réflexes niveau conseils (je m’en suis presque pas servi, d’ailleurs, ces choses là sont plutôt instinctives à partir du moment où on a un peu révisé et qu’on connaît sa leçon) et j’essayais de faire croire que quand je tapais un titre de manga dans librisoft c’était pour voir si je l’avais en stock alors qu’en vrai c’était pour vérifier chez quel éditeur c’est, déjà, ce machin, et bordel comment ça s’écrit Hana Yori Dango (comme ça s’épelle, en fait), et Kaori Yuki c’est le nom d’un manga ou de l’auteur et qu’est ce que j’en sais moi quel épisode de l’animé de Naruto correspond au tome qui vient de sortir ?

 

L’apprentissage se fait rapidement (c’est là la grande force des répétitions qui sont certes salvatrices au début, mais qui tapent rapidement sur les nerfs), je connais rapidement par cœur les derniers numéros sortis dans chaque série (« bonjour, vous avez le numéro 18 de Naruto » répété à l’infini sur une journée aide, mnémotechniquement) et je ne mets plus deux heures à ranger mon réassort. Et en plus, j’en ai lu un paquet aussi. Je suis au point. Reste à les persuader que l’élève a dépassé les simili maîtres et que oui, parfaitement, je suis capable de leur conseiller des mangas, à présent, je sais de quoi je parle, je me suis informé, j’ai lu, et non on est pas arrivé à Shippuden encore.

 

Très rapidement, je n’appelle plus 2DCOM dix fois par jour (ceux qui vous dépannent quand y’a un problème avec Librisoft ou que vous cherchez une fonction précise ou qu’il fait ‘klonk’ avec une grosse croix rouge alors qu’il devrait pas), je ne fais plus d’erreurs de caisse, les clients, dont je commence à connaître les noms, me trouvent de plus en plus souvent sur leur chemin, l’idée d’une relation fidèle commence à germer et, le plus important : je maîtrise le déchirement de ticket de carte bleue. Une horizontalité parfaite. On pourrait presque couper le beurre avec, si un crétin n’avait pas inventé le fil avant.

 

Si on était dans une Sitcom, vous me verriez avec des fringues super ringardes qui illustreraient le fait qu’on est bien tout plein d’années en arrière (pas tant que ça, mais les modes changent tellement vite. Je me souviens qu’au lycée, les filles portaient des pantalons à carreaux. Ça n’a pas franchement fait long feu cette histoire. Tout comme les chemises à carreaux grunge (quel mot magique) juste avant). Vous verriez débarquer une jeune fille innocente, avec des nœuds dans les cheveux et un vocabulaire impeccable, qui viendrait juste faire un tour parce que sa maman est en train d’acheter de la Villageoise chez Monoprix et elle m’annoncerait que son rêve, dans la vie, c’est d’être serveuse et d’un jour danser dans la mousse d’Ibiza (toujours se fixer des objectifs réalisables). Toute la galerie de personnages se mettrait en place petit à petit, pas encore tout à fait  à l’aise dans ce qui allait devenir leur futur environnement et leur petit cirque personnel.

 

Si on était dans une Sitcom, je crois pas que j’enregistrerais en public (vous imaginez des rires dans Curb your enthousiasm ou Arrested Development vous ? Non. Bon). Le décor se suffirait à lui-même et il faudrait pas se planter dans le casting des représentants, le potentiel comique est très important chez eux (le jeune débutant en CDD complètement à l’ouest, le vieux de la vieille qui présente ses bouquins depuis trente ans et qui a l’enthousiasme d’un phoque en cage, la commerciale allumeuse, la commerciale tout le temps malade et déprimée etc.). Je m’inventerais des romances (ça booste l’audience et rien de tel qu’un chagrin d’amour pour me rendre sympathique) et ma librairie ressemblerait plus à un bar où les ivrognes sobres s’épanchent qu’à un lieu de culture et de loisirs.

 

Et si on était dans une Sitcom, mon épisode spécial nostalgie des premiers jours prendrait fin, il y aurait un zoom sur mon visage d’ange chérubin, un sourire niais en coin, les coudes sur le comptoir.

Un client me sortirait de ma rêverie, je répondrais comment ? le dernier Naruto ? oui il est sorti, c’est bon. Et je lui demanderais s’il trouve pas que mon métier est le plus chouette de la planète, et ce serait trop mignon. Sauf qu’il me regarderait bizarrement, répondrait ironiquement et tirerait la porte alors que y’a bien écrit qu’il faut la pousser (bordel). Je pense que lui il aurait tout faux au test de Rorschach.

 

 Des fleurs pour Algernon (Keyes)

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Bedlam 29/04/2009 23:59

ça existe presque cette sitcom : "Black Books" ! (on s'en approche un peu quoi), c'était mon futur idéal à l'époque, être un libraire alcoolique. Un projet réalisable, j'ai déjà fait la moitié du travail.

moi 26/04/2009 10:40

ahhh LE ticket de carte bleue... que de souvenirs! et quelle maitrise maintenant!!

Le libraire en question 26/04/2009 12:00


ça je demande à voir


phylocino 25/04/2009 18:30

bonjour, je découvre votre blog et vous me faites marrer, merci déjà pour ça....

Le libraire en question 25/04/2009 18:53


c'est effectivement un bon début
bienvenue parmi moi!


Cécile de Quoide9 24/04/2009 23:52

Certes mais peu sont autant re-re-re-re-re-re-re-diffusées que Friends.Ah tiens, je crois être en train de regarder une série des années 90 qui n'a pas succombé à cette mode : Sex & the City.

Cécile+de+Quoide9 24/04/2009 21:52

toit tu a trop regarder Friedns... Je fait des coquille par solidaritée ! Na.

Le libraire en question 24/04/2009 22:40


merci cecile, je savais que je pouvais compter sur toi

Friends vient effectivement a l'esprit, mais ils le font a peu pres dans toutes les sitcoms des années 80s et 90s, c'est un mal recurrent