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Présentation

  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
Mercredi 30 novembre 2011 3 30 /11 /Nov /2011 00:13

Tentons brièvement de nous extirper de ces considérations économiques barbantes (mais ô combien passionnantes si vous vous trouvez dans mes chaussures, qui s’avèrent être de magnifiques baskets (il ne me viendrait pas à l’idée de porter autre chose. Les vraies chaussures c’est pas pour moi. Tout comme les vrais livres, d’où les Bds) jaunes et vertes), et plongeons plutôt dans des considérations d’ordre sociologique.

 

Ça me fait penser qu’au Lycée (j’ai fait un cursus qui se voulait Economique et social, on va dire ça), le cours d’économie ennuyait tout le monde (sauf moi qui me trouvais, fasciné, au fond de la classe, à prendre quelques notes en utilisant des abréviations qui, sans trop savoir pourquoi, me donnaient l’impression d’être rudement malin et avec une longueur d’avance sur tout le monde), alors même que les cours de sociologie fascinaient (sauf moi, mais il faut dire que je n’aime pas trop les gens, alors l’idée de les étudier par groupes, non merci).

 

Donc oui, étudions l’humain de près. Mais sortons un peu des stats, des chiffres, de la hausse des prix, des marges, des taux de rendement et des charbons dans les souliers, et ouvrons plutôt la porte aux anecdotes merveilleuses. Même si celle qui va suivre, pour être tout à fait honnête, possède autant de merveilles que mes dents d’or massif (j’ai 2 plombages approximatifs, dont un qui s’est fait la malle). Mais allez, je raconte quand même.

 

Vous le savez sûrement, j’ai beau ne pas (trop) aimer les gens, je n’en suis pas moins souriant et sociable et adorable et tout plein de qualités de proximité qui m’aident dans mon travail de tous les jours du quotidien qui consiste à m’intéresser à ce qu’on me dit. Et c’est pas toujours très facile.

Ma cible du jour est une femme d’un certain âge âgé, qui vient humblement et un peu paumée me voir afin de me demander assistance.

- Bonjour, je voudrais la nouvelle bande dessinée s’il vous plait.

Ah. C’est pas mal ça. Il va me falloir un peu plus d’indices. Je sais que je suis fort à ce petit jeu, mais quand même.

- C’est pour mon petit fils de 13 ans, ajoute-t-elle comme si ça suffisait, comme si chaque année il y avait le Goncourt de la Bd pour petits fils de 13 ans qu’il fallait absolument offrir au pied du sapin (autant l’offrir au pied du sapin, d’ailleurs, le Goncourt, vu que y’a que lui qui le lira dans le foyer).

Je lui explique le pourquoi du comment du monde merveilleux de la bande dessinée, ses milliers de sorties par an, son foisonnement, son comme si que vous me demandiez le nouveau roman sorti, ses particularités, et ses épatantes aventures de Jules (y’a pas de raisons, visiblement la Bd c’est générationnel, et la génération qui passe par moi (si j’ose dire) repartira avec du Emile Bravo et des sourires sous le bras). Je lui demande donc si son petit fils aime lire (s’ils aiment lire, je pars sur Jules. S’ils n’aiment pas lire, c’est Jules aussi. Je fais ma propre enquête sociologique) et là, je m’attends à ce qu’elle me réponde fièrement que oui, il est preums de sa classe, que si ça ne tenait qu’à lui il empêcherait la hausse de la tva sur le livre et obligerait les adolescents boutonneux à passer 3h par jour à la bibliothèque plutôt que devant internet à regarder des cochonneries (ou des clips aux voix vocodées, ce qui revient au même), mais que voulez-vous, il n’a que 13 ans, on peut pas faire bouger la société à 13 ans, on ne peut que s’y conformer et rester dans son coin en attendant que ça passe, en espérant que ça fera pas trop mal, notamment d’un point de vue purement sébumistique. Mais alors non, du tout. Elle préfère se lancer dans l’anecdote incroyablement hors sujet du jeune garçon qui est parti en voyage linguistique en Grande-Bretagne l’an passé.

- Ah ?

- Oui, et voyez-vous, c’était une famille avec juste une mamie qui ne les accueillait que pour l’argent

- Ah

- Oui, c’est honteux. Alors ils faisaient des activités la journée, vous comprenez bien, mais le soir, ils rentraient, ils étaient trois Français, dont un un peu plus âgé

- Oh

- Oui, ils rentraient et s’ennuyaient, chacun dans leur chambre, même si mon petit fils partageait la sienne.

- uh huh (je précise que mes borborygmes monosyllabiques peu inspirées sont éructés avec le sourire et un intérêt feint, certes, mais qui me parait très convaincant depuis mes baskets vertes et jaunes)

- Et un soir, c’est pour ça que je vous raconte cette histoire, un soir donc, il s’est un peu laissé entrainer par le plus âgé. Il est un peu naïf vous voyez, il a bon fond, il se rend pas compte, il est jeune, un peu dans son monde (encore un qui va se retrouve à lire du Werber), alors quand l’autre lui a demandé de tenir la corde pour qu’il descende du premier étage en rappel, il s’est pas posé de questions.

- Eh beh

- Mais ce n’est pas tout, vous pensez bien qu’ils se sont fait prendre, la mamie les attendait en bas !

Je ne sais pas si le langage écrit rend vraiment justice à la passion qu’elle a mise dans son histoire, mais allez, poursuivons, imaginez une personne âgée toute contente de raconter son anecdote à un parfait (mais charmant) inconnu et qui se laisse pleinement habiter par la situation, comme si elle avait été sur place, comme si la corde ça avait été elle, comme si elle avait voulu crier que non, ne le fais pas mon petit, ne vois tu pas qu’on t’embobine, reste pur, résiste, lâche moi la corde, je suis le symbole de la pression sociale, ça commence par une corde et ça finit par le chanvre, laisse moi te sauver.

- Et alors elle a appelé le moniteur, ça a été tout un pataquès.

- Mazette.

 

Voilà voilà.

Elle est partie en me remerciant de mon accueil (oui oh), en promettant qu’elle reviendrait mais qu’il fallait d’abord qu’elle se renseigne, pour savoir laquelle c’est, au juste, que cette dernière Bd.

J’espère qu’elle me tiendra au courant.

 

C’était bien, hein ?

J’ai une autre anecdote qui implique des jeunes apprenties en fleur et un monsieur qui fait un peu peur et qui leur dit, pour résumer, qu’elles ne connaissent ni Star Wars ni Le livre de la jungle (faudra vraiment que je vous montre comment je danse comme Baloo. Faudrait vraiment qu’on danse tous ensemble comme Baloo), mais qu’elles doivent bien connaître des stars du X. Mais je préfère ne pas trop la raconter. Elle me met mal à l’aise. Brrrr

Par Le libraire en question
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