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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 00:30

Je l’ai déjà expliqué : je ne suis pas du matin. Mais alors vraiment pas. Le week-end, plutôt que de me lever tôt en me disant que allez, vais profiter de ma journée un peu, je l’ai bien mérité, je préfère me rendormir en me disant que boaf, je me coucherai plus tard ce soir, ça revient au même, dors mon lapin (oui, le matin j’aime bien m’appeler mon lapin, ça me rassure).

 

Mais j’ai un (semi) métier et il faut ce qu’il faut et j’autorise donc mon réveil à tranquillement me bercer de très bonne heure, à savoir 9h, mais c’est une exception. Vous imaginez donc à quel point je hais les réveils impromptus indésirables, surtout si ça implique la sonnette de ma porte. J’étais persuadé qu’il existait une convention sociale à ce niveau-là. On ne débarque pas chez les gens à l’heure du dîner, on appelle pas après 22h (sauf le jour de la fête des grands-mères si vous avez oublié de la souhaiter à la vôtre, car vous pouvez être sûrs qu’elle attend toujours) et surtout, surtout, on ne sonne pas chez moi alors que je suis en train de rêver que je prends un bain moussant au chocolat avec des colombes qui me massent les cheveux et des castors qui me font du henné sur la plante des pieds sans que ça chatouille, et ça c’est pas rien.

 

C’est arrivé deux fois en quelques mois, dernièrement. La première c’était au mois de Décembre, je m’en souviens comme si c’était il y a trois mois. J’ai ouvert, en ayant la présence d’esprit d’enfiler quelques habits pris au hasard (oui, je dors à poil, même en Décembre, mon corps a besoin du contact soyeux des draps pas en soie, c’est comme ça), en réussissant à ne pas me prendre les pieds dans mon aspirateur (oui, je passe l’aspirateur même en Décembre alors qu’honnêtement j’ai pas que ça à faire, d’ailleurs en signe de protestation je ne le range jamais) et en me rappelant vaguement mon nom.

 

- Bonjour c’est pour les calendriers

 

Certes, c’est la période. Sauf que le monsieur là, il porte pas d’uniforme, je ne sais pas quelle corporation il représente et en plus il ne le spécifie pas. Généralement vous avez des grands machins en uniforme de pompier qui vous disent bonjour, c’est le calendrier des pompiers, vous voulez des chatons ou des camions et maisons en flammes ? Et il a pas l’air motivé à m’éclairer ma lanterne vacillante, d’autant plus que mes yeux font à peine le point autour d’eux, ils ne comprennent pas ce qu’ils font dehors dans le froid face à un inconnu qui parle pas  alors qu’ils devraient être au chaud sous la douche tranquilles avec le reste de mon corps d’Apollon.

 

- Heu non merci

 

Je n’ai pas la force de lui demander de quoi il parle, au juste (‘bah de calendriers, crétin’), je préfère couper court et faire chauffer le toaster. D’ailleurs il repart sans insister, visiblement habitué, mais en même temps on a pas idée de ne pas porter d’uniforme quand on vend un calendrier.

 

La seconde fois, c’était la semaine dernière, Lundi qui plus est (j’aurais dû lui demander son adresse pour aller le réveiller un Dimanche matin). Je ne sais pas pourquoi je suis conditionné à aller ouvrir d’ailleurs, ça doit être la curiosité, ça me perdra.

 

Toujours est-il que cette fois-ci il porte bien un uniforme. Celui d’un vendeur de surgelés, connu pour sa politique de livraison à domicile. S’ensuit un dialogue un peu étrange :

- Bonjour monsieur, rassurez-vous je ne suis pas là pour vous vendre quoique ce soit.

Et là-dessus il me donne son catalogue

- Heu un peu quand-même non ?

- Non monsieur, je passe pour voir si ça vous dirait de faire un essai avec nous, sans engagement. Vous mangez des surgelés j’imagine ?

 

Je suis tenté de lui répondre que non, je garde tout dans du sel, mais mon cerveau n’arrive pas à formuler cette réplique fulgurante, il préfère se taire et lui lancer un regard bovin.

- Ce que je vous propose, c’est que je vous laisse le catalogue, vous choisissez quelques produits, vous les testez quand je repasse, vous saurez que je suis là car je klaxonne en passant dans la rue, si ça vous a plu alors on continue, et sinon non, vous n’avez aucun risque, alors vous en dites quoi ?

- J’ai rien compris, mais ok, promis, si quand vous repassez la semaine prochaine je suis réveillé, j’irai voir votre camion après avoir regardé un peu le catalogue

- D’accord très bien monsieur

 

Je lui livre tant bien que mal un sourire fait maison, un sourire pas rancunier, un sourire qui comprend pas trop pourquoi il faut tester un surgelé tout de suite vu que c’est pas trop le but du surgelé mais que bon, les détails m’échappent.

- Par contre, puisque mon offre ne vous intéresse pas, je vais reprendre le catalogue

- Heu d’accord

 

De toute évidence mon sourire n’a pas suffit à ce qu’il ne se vexe pas, et il faut croire qu’il n’a qu’un nombre limité de catalogues papiers tout bêtes tout moches. En tout cas ça m’a réveillé et fichu en l’air une belle grasse matinée qui s’annonçait prometteuse.

 

Et donc bref, ce matin, rebelote. Sauf que cette fois-ci, c’est mon téléphone. Comme je capte très mal chez moi, le peu d’amis qu’il me reste sait que ça ne sert à rien de m’appeler, et donc ne le font pas (ils sont très loyaux), et donc je ne l’éteins jamais.

 

- mmmouais ?

- Salut c’est Laurent, je t’appelle car je suis passé devant ta librairie là et que le rideau a été forcé et la porte est ouverte

 

L’info est montée au cerveau, l’adrénaline aussi, fini le bain au chocolat, retour à la réalité, oui tiens j’ai une librairie, oui y’a un rideau, oui je peux comprendre qu’une pile d’Alpha donne envie de tout casser, ah mais attendez j’ai aussi des choses de valeur (parce que bon, je vois pas qui s’emmerderait à voler des livres, faut être un peu tordu et aimer porter du poids qui vaut pas grand-chose), ouhla mon lapin, faut foncer, tant pis si tu trouves pas de chaussettes non dépareillées, tant pis si tu te brosses pas les dents, passe quand-même aux toilettes avant parce que j’ai pas envie de faire demi-tour, attention à l’aspirateur, bon elles sont où les clefs de la voiture, je fais quoi, j’appelle les flics, non ça sert à rien, autant aller constater de moi-même, rah c’est vraiment pas le moment, merde merde merde, va falloir que je contacte l’assurance, que je retrouve toutes les factures, c’est le bordel, et puis j’ai passé la serpillière hier, j’espère qu’ils m’ont pas tout dégueulassé.

 

Je fonce, donc, les yeux encore englués, ne comprenant pas bien ce qui m’arrive et conduisant au radar et au son de mon cœur qui bat un peu trop fort, et dix minutes plus tard je suis devant la librairie.

 

Qui est intacte.

Le rideau est baissé.

La porte est fermée.

Les piles sont en place.

Le sol est propre.

 

Quelqu’un s’est foutu de moi.

D’ailleurs, maintenant que j’y pense, je ne connais pas vraiment de Laurent, je vois pas qui ça peut être. Je n’ai eu que des mauvaises expériences avec des Laurent pendant mon adolescence, du coup je les évite absolument tous, sans restriction. Je regarde mon portable pour voir le numéro qui s’est affiché et le rappeler et lui donner le fond de ma pensée. Numéro privé. Evidemment. Je le sais pourtant que je ne dois pas répondre aux numéros cachés, c’est une règle de vie, mais là il m’a eu au saut du lit.

 

C’est peut-être le vendeur surgelé qui s’est vengé et qui a usé de ses supers pouvoirs pour trouver mon numéro. Je ne sais pas. En tout cas, s’il me lit et qu’il se reconnaît, surtout qu’il n’hésite pas à passer me voir, je lui balancerais bien des limandes surgelées en travers de la figure.


 

Bon, cette note est un peu longue, du coup je vais vous épargner mes lectures de ces derniers jours. Disons juste que j’ai ajouté les livres suivants à ma pile :

Duma Key (King), car oui, j’avais envie de lire du King et qu’il m’a été conseillé par des gens de goût

Middlesex (Eugenides)

Memed le Mince (Kemal)

 

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Laure 15/03/2010 00:53


oh non alors la, c est super salaud et tres lache, parce que c est connu que les libraires sont pas du matin! si tu le retrouves, balances lui un carton de retours dans la troche, ca lui
apprendra!!!


Matilou 13/03/2010 15:26



oups! J'ai oublié mes deux frères (2 + 6= fichtre! ); on les oublie tout le temps ceux-là...

Sur les années 2000-2010 (je rattrape mon retard):
- en 2000, on disait: montez votre start-up et vous verrez la vie en rose
- en 2010, on dit: soyez auto-entrepreneur et vous verrez la vie en rose
Je comprends mieux pourquoi il a fallu tant attendre avant de voir naître l'homo sapiens sapiens...



Matilou 12/03/2010 23:50


Avec 6 soeurs et 3 filles, je t'aurais bien cédé un ovule histoire de te rendre service et de satisfaire ta maman qui pour le coup se transformerait en grand-mère patientant des heures près du
téléphone...
Mais t'as pas l'air d'apprécier le surgelé et mon catalogue n'est pas encore imprimé.


Le libraire en question 13/03/2010 09:22


j'apprecie l'offre en tout cas, et joli résumé
(bigre, 6 soeurs...)


Stéphanie 11/03/2010 21:53


y'a des imbéciles sur terre...
j'envie les rêves par contre ;)


Le libraire en question 12/03/2010 09:22


et encore, ces reves-là, c'est rien du tout, je vous en raconterai d'autres, c'est du croustillant


maud 11/03/2010 19:03


je ne savais pas que tu avais une femme, des enfants et un chien... Sinon, ta note m'a énormément fait rire. France Loisir a déjà sonné 2 fois chez moi, je me dis que c'est un comble pour une
ancienne libraire, la tactique c'est de ne rien les laisser dire mais toujours très cordialement. bonjourohnonmercibonnejournéeàvous. Désormais, je me méfierai des pompiers sans uniforme qui
vendent des calendriers... Merci chez Libraire.


Le libraire en question 12/03/2010 09:22


non mais France loisirs c'est une plaie, y'a pas a dire. Manquerait plus qu'ils se mettent à faire des calendriers Marc Levy sur fond de couleurs Harlequin