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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 20:50

 

Je reçois régulièrement dans mon courrier quotidien que j’ouvre avec malice des lettres (enfin des courriels, je rappelle que la lettre est morte et les timbres endeuillés et qu’on ne prend plus la peine de choisir son papier (à lettres)) enflammées de jeunes femmes amoureuses et de jeunes hommes probablement amoureux aussi mais qui ne se l’avouent pas, et ces gens me demandent, immanquablement, ce qu’il faut, au juste, pour ouvrir sa librairie, si c’est une bonne idée, est ce que ca vaut le coup de plaquer son boulot de cadre supérieur pour poursuivre son rêve, est-il vrai que l’on nage dans le bonheur littéraire à chaque rentrée (suffit de regarder la pré liste du Goncourt pour se rendre compte que bah non) et qu’il suffit d’un peu d’huile de coude pour vivre de sa passion et que son moi rencontre enfin son je ?

 

Mon cas à moi est un peu particulier étant donné que j’ai choisi de me spécialiser, et je vais donc donner des chiffres plus généraux qui s’appliquent aux librairies dans leur ensemble, de toute façon les réalités économiques et les calculs sont pratiquement les mêmes pour tous, et sont en plus assez simples.

 

Prenons une jeune femme lambda que nous appellerons Yvonne, et qui souhaite, après des études en fac de lettres éprouvantes pour cause de 12 heures de cours par semaine et de nombreux cafés pris en terrasse, qui souhaite donc se lancer dans l’aventure. Elle demande à papa et maman s’ils peuvent éventuellement lui prêter un peu d’argent, que c’est important pour son avenir, son émancipation et son rêve bleu. Elle prend ensuite sa plus belle plume pour me demander ce qu’elle peut faire avec cet argent, sachant que si c’est pas assez c’est pas très grave, y’a plein de banques au coin de sa rue, elles devraient quand même pas rechigner à investir dans un tel projet.

 

Bon.

 

Comme le dit si bien mon mentor : toute entreprise capitalistique demande du capital. Je sais bien que le terme ‘capital’ fait moins rêver que le terme ‘littéraire oh lala je vis au milieu des livres’, mais faut dire ce qui est : la librairie est une entreprise fortement capitalistique (je vois déjà les gens au fond de la classe qui ont arrêté de prendre des notes). Admettons que notre chère Yvonne se lance dans l’aventure toute seule, avec pour seule prétention dans un premier temps avant d’envisager de détrôner le Furet du Nord de se verser un salaire équivalent au SMIC et de ne pas être endettée jusqu’au cou pour toujours.

 

Voici les données du problème :

 

Soit le SMIC brut annuel d’environ 19 200 € (charges comprises hein, la librairie va pas lui verser un salaire net direct, l’état il va pas être d’accord).

 

Soit un loyer moyen de 1000€/mois (pour a peu près 80m² si vous avez la chance de ne pas habiter en région parisienne), soit 12 000€ par an.

 

Soit des frais divers et variés (il vaut mieux avoir l’électricité et le téléphone et payer l’assurance) qui vont s’élever à grosso modo 2 000€ sur l’année.

 

Et encore, on part du principe qu'il n'y a pas de pas-de-porte, qui peut très bien aller de 20 à 150 000€

 

Donc première partie du problème : réussir à dégager 33 000€ de bénéfices.

 

Sachant que :

La remise moyenne auprès des éditeurs après d’âpres négociations va se situer autour de 36%.

Le taux de rotation que l’on est en droit d’attendre doit se situer autour des 5 ou 6 (le taux de rotation, c’est votre chiffre d’affaire annuel divisé par la valeur d’achat de votre stock)

Je vous fais grâce des taux de retours, là on s’en fiche (mais il se situera vraisemblablement autour de 25%)

Il faut donc faire à peu près 100 000€ de CA sur l’année, toutes choses égales par ailleurs (il ne faut donc pas d’emprunt sur le dos). Soyons donc un peu raisonnables et visons les 150 000€. Pour ça, il faut donc minimum 30 000€ de stock (30 000€ de valeut d’achat * un taux de rotation de 5), ne serait-ce que pour que votre boutique ressemble à autre chose qu’un désert désaffecté avec trois scarabées dorés sur une étagère.

 

Admettons que vous n’ayez pas pensé au bas de laine et qu’il vous faille emprunter. C’est moche, déjà, mais on peut pas tous être riches. Une banque va vous prêter en moyenne entre 33% et 50% en plus de votre apport. Jamais plus. De plus, il faut le temps de monter en charge, tous les clients vont pas se ruer vers vous dès l’ouverture, vous n’êtes pas Carrefour le premier jour des soldes, ça se construit une clientèle, vous n’êtes pas Dieu, ça se fait pas en sept jours. Autrement dit, au début c’est chouette parce que vous rentrez tout plein d’argent sans rien devoir aux fournisseurs (ça aussi ça se négocie). Sauf qu’arrivé aux premières échéances, là ça fait mal, car vous n’avez pas encore votre rythme de croisière et qu’il faut bien les rembourser, ces chacals qui ne pensent pas à votre rêve et qui ont la froideur du museau de ma loutre en hiver. Bref, on estime généralement qu’il faut deux fois plus pour être relativement tranquilles sur trois ans, le temps de prendre son envol. Autrement dit, il est difficile d’envisager quoique ce soit, même tout seul, avec moins de 100 000€.

 

Passons aux clients.

Le panier moyen en librairie généraliste est autour de 12€ (15€ chez les spécialisées).

Il faut donc faire 12 500 paniers sur l’année pour atteindre notre CA de 150 000€ de nirvana. Ça fait un peu plus de 50 paniers par jour. Et ça occupe, 50 paniers par jour.

Admettons que vos clients soient à peu près fidèles et qu’ils reviennent en moyenne tous les 3 mois, il faut donc un minimum de 3 à 4 000 clients plus ou moins réguliers (dont 500 vraiment fidèles hardcore qui vous aiment).

Pour capter ces 4 000 clients, il faut donc une zone de chalandise d’au moins 70 000 habitants (rayon de 15km sans concurrence, et si c’est le cas, il faut donc une plus grande zone de chalandise. Qui plus est, un Français sur deux ne lit pas, et on peut espérer récupérer 10% des restants).

 

Donc voilà pour les chiffres cléfs. Autre donnée importante : la rentabilité. Eh bien ça ne l’est pas. Si vous êtes un investisseur et que vous vous dites que tiens, je gagnerais bien de l’argent moi dans les années à venir, il faut éviter d’investir dans une librairie. La rentabilité d’une librairie se situe autour de 1,4% du CA en moyenne. Ce qui veut dire que mademoiselle Yvonne, qui aurait mieux fait de faire une école de commerce, peut espérer dégager 2 000€ rien que pour elle et les cadeaux de Noël de ses parents.

 

Vous savez tout ou presque. Le reste ne s’apprend pas avec des chiffres, mais ça ne fait jamais de mal d’en comprendre les réalités, sinon vous irez droit dans le mur pas en mousse d’une passion dévorante mais tellement agréable.

 

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Chariotte 11/06/2011 06:11



Tu parles de l'apport perso et de l'emprunt à la banque, qu'en est-il des aides de la DRAC et du CNL ? Sont-elles trop faibles pour être mentionnées ? On m'aurait menti ?


Par ailleurs je me pose une question, ta librairie est manifestement prospère, tu n'es concurrencé par aucun fnac, virgin, cultura, etc, ou bien leur rayon est tellement naze et tu es tellement
génial que tout le monde va chez toi ?



Le libraire en question 11/06/2011 09:09



ah oui c'est vrai que j'en ai pas parlé. en fait c'est vrai qu'elles peuvent etre importantes (et cruciales), mais elles sont retroactives sur dossier, autrement dit elles arrivent apres et
permettent de souffler un peu. mais ce ne sont que quelques milliers d'euros au mieux


 


et ma librairie est pile prospere comme il faut pour pas avoir a trop se poser de questions, mais c'est pas non plus l'archi folie furieuse. disons qu'effectivement je n'ai pas de concurrence
majeure à 15 km sur ma zone de chalandise (si ce n'est Carrefour). Et comme en plus les gens viennent me voir parce que je suis tellement génial, forcement, ca aide aussi!



Geoffroy 26/02/2011 13:08



Tiens je déterre ce sujet tel un viel album pourri plus au catalogue ^^


Libraire  aussi (BD), je plussoie. bel article, et blog dans l'ensemble très sympa (comment je n'y ai pas pensé avant?^^)


Un peu l'animal lecteur du web (et en avance) :o)


Par contre le ticket moyen à 12€ c'est méga louche ou alors j'ai des clients fortunés... (et les infortunés me fuient)



Le libraire en question 26/02/2011 14:40



chez les spé c'est plus elevé (autour de 20€)


d'ailleurs apparemment 12€ c'est fourchette basse, c'est plus poche des 17€



tantyvonne 02/11/2010 14:52



Merci pour ces réponses !


 



tantyvonne 01/11/2010 19:24



Bonjour cher libraire,


J'ai quelques questions :


1) Quand tu dis "il est difficile d'envisager quoique ce soit, même tout seul, avec moins de 100 000 euros". Dans ces 100 000 euros tu comptes l'apport personnel + pret bancaire + subventions...
ou tu parles d'un apport perso seul... ?


2) Si le projet total atteint 150 000 euros, quel serait l'apport perso necessaire pour etre crédible face à un banquier.


3) Peut on démarrer dans une librairie (disons 50 m² pour 5000 références) sans logiciel type Tite live, juste avec Dilicom + logiciel ( type source ) il parait que c'est jouable...


Merci d'avance !



Le libraire en question 01/11/2010 22:51



1)il s'agit evidemment de l'apport dans son ensemble


2) comme je l'ai ecrit, une banque va preter entre 33 et 50% supplémentaires, il faut donc minimum 75 000€ d'apport perso


3) on peut demarrer sans Electre, mais ca va etre compliqué des qu'il s'agira de faire des bibliographies et autres recherches pour des clients particuliers. Mais c'est effectivement jouable,
y'en a meme qui ne fonctionnent qu'avec les catalogues editeurs...



arlavor 02/10/2010 12:07



Wha, mes cours de librairie et d'économie des entreprises résumés en un message. Super ^^