Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
  • Contact

/

Pages

20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 00:37

La première fois que j’ai entendu du Elliott Smith, j’étais dans ma chambre, chez mes parents, et j’ai déballé lentement le disque de son emballage (je sais pas si vous vous souvenez de l’effet que ça faisait, moi j’aimais bien, même si parfois on maudissait les fabricants de pas mettre d’ouverture facile (ou d’au contraire en mettre une qui ne l’était que de nom)) après l’avoir acheté dans un magasin de disques (faites une recherche google si vous voyez pas ce dont il s’agit). C’était XO. Et c’était beau, surtout. C’est la première remarque que je me suis faite, allongé, le casque sur les oreilles (tout le monde a un casque sur les oreilles, maintenant, même si on se demande un peu pourquoi vu que c’est uniquement pour montrer que regardez, j’ai un casque sur les oreilles, je pèse à fond, je pèse tellement que je vais vous faire profiter du son de mon téléphone plutôt que de le garder pour moi. Moi j’avais l’air d’un con, avec mon casque sur la tête, vu qu’à cette époque, la norme sociale consistait à écouter son walkman auto reverse dans son coin avec des puces de mauvaise qualité mais au moins tout ce qu’il y a de plus discret dans les oreilles) : mais enfin, c’est beau dis donc, et si j’écoutais l’album en boucle, ce soir ?

 

La première fois que j’ai entendu les Pixies, c’était en regardant Albert Souffre, en 1992, chez un ami. Je crois que le temps s’est arrêté. Oui c’est ultra cliché à écrire, mais n’empêche que c’est vrai. C’est d’autant plus facile d’arrêter le temps quand le film est enregistré sur un VHS. Where is my mind et Hey m’ont retourné dans tous les sens, et soudain j’étais ce mec, le mec qu’est fan des Pixies et même pas à contre courant. La honte. Mon premier concert fut celui de Frank Black, d’ailleurs, deux ans plus tard, à l’Arapaho, salle parisienne qui n’existe plus, et on peut pas franchement dire que le souvenir fut mémorable (enfin si, mais pas pour des raisons intrinsèquement qualitatives. Frank Black quoi).

 

La première fois que j’ai entendu du Miles Davis, c’était à reculons. Je n’aime pas le jazz, affirmais-je à la cantonade, ce son de balai là  à la batterie, berk, ça m’irrite, et puis la contrebasse, c’est n’importe quoi comme son, moi il me faut du poom tschak, je suis hip hop quoi merde, refilez moi du quatre temps en 90 bpm et tout ira bien. Mais bon, allez, tentons Ascenseur pour l’échafaud (platine, casque, allongement). J’ai pleuré, je crois. Ou alors c’était pas loin. En tout cas, y’a eu de l’émotion, et étant un mâle, un vrai, un qui refoule, c’est pas évident de faire remonter mes émotions intérieures de carapace de tatou. Depuis, le jazz et moi, on s’aime.

 

La première fois que j’ai vu Mulholland Drive au cinéma, je me suis demandé ce qui était arrivé. J’étais fasciné. A la fois conscient du fait que si ça se trouve, il me prenait pour un con, le David Lynch, mais qu’en même temps il avait l’air de me donner toutes les clefs pour mieux comprendre sa boite bleue (ça m’a fait un peu pareil avec Donnie Darko). Silencio. J’étais tout chamboulé, tout en train de sautiller dans tous les sens à jongler avec les indices et remettre Naomi Watts à l’endroit.

 

La première fois que j’ai lu du Philippe Jaenada, je n’en revenais pas moi-même tellement je n’en revenais pas. C’était le Chameau Sauvage, c’était en 2002, j’étais un petit lecteur de pacotille et je découvrais soudain que ah bah oui, on a le droit, aussi, donc, d’écrire comme ça, au fil de la pensée, avec des digressions et des parenthèses et de l’humour. Beaucoup d’humour. Et de l’humour drôle. Non vraiment, ce type, ça pourrait être moi, c’est décidé, ce sera mon héros, moi-même je ferais un super héros.

 

La première fois que j’ai relu du Racine, j’avais décidé que à y’est, suis suffisamment mature, le théâtre ça fait pas si peur que ça, et tant pis si on l’a décortiqué jusqu’à l’écœurement du n’importe quoi au lycée (saleté de lycée), tentons Phèdre, en plus j’aime bien la mythologie grecque, allez, faut grandir un peu et lire autre chose que du Stephen King ou du Ellroy. Et je fus happé par le style, par le vocabulaire et par ce rythme incroyable et chaloupé (bon chaloupé c’est pas le mot, mais je le trouve joli, parfois il faut faire des concessions). On peut donc faire autre chose que des rimes en ‘er’ et en plus, ma foi, l’histoire se suit bien, même que je comprends tout, et bordel, comment il fait pour que tout se mette en place aussi parfaitement, et oui, j’ai beau compter et recompter, y’a bien douze pieds d’alexandrins, il se plante jamais. Chapeau.

 

La première fois que j’ai lu du Frank Miller, c’était Sin City, qui était en haut de ma liste de choses qu’apparemment faut vraiment avoir dans sa bibliothèque de mec qui lit de la Bd de qualité. C’était il y a 15 ans et je m’en souviens comme si c’était hier, et d’ailleurs, quelque part, c’était hier. L’histoire n’avait aucune espèce d’intérêt, mais c’était sombre, très sombre, du polar comme j’aime, avec une brute épaisse et une stripteaseuse et cette maitrise graphique du noir et blanc et des cadrages (que l’on retrouve très bien dans le film, d’ailleurs). C’est donc ça aussi, le comics américain. Mazette. Va falloir fouiller un peu. Et tenter de séparer l’œuvre de l’auteur, parce que bon, ses déclarations, là, ça fait un peu peur.

 

Il aurait mieux fallu que ce soit la dernière fois. Je vais pas en faire une tartine sur son dernier opus, on en parle suffisamment comme ça. Je vais me concentrer sur ces premières fois dont on souhaite qu’elles ne seront jamais les dernières.

Partager cet article

Repost 0
Published by Le libraire en question
commenter cet article

commentaires

Maud 27/09/2012 11:57


Pfuouu, oui, bel article. Parfois, je cherche aussi les premières fois où j'ai découvert tel film, telle musique, tel artiste, qui me les a fait découvrir etc. C'est un bon moment et permet aussi
de faire un point sur les choses importantes. Enfin, je trouve. Pratiquement tout ce que tu cites, j'en ai aussi des souvenirs persos précis (sauf pour Lynch, parce que vraiment ce n'est pas
possible pour moi). C'est trop la classe internationale de démarrer un post par "la première fois que j'ai écouté Elliott smith"...


De la mélancolie douce et pas dépressive. Merci à toi.

laura 20/09/2012 21:58


Une vague de nostalgie et de vieux souvenirs me submerge, ah Elliot Smith, toujours bien présent dans la playlist de mon portable et qui me tient d'autant plus à coeur que l'une des raisons qui
m'a fait me pacser avec mon pacsé c'est qu'au tout début, quand on s'est rencontrés, l'une des choses qu'on avait en commun c'était de vouloir un garçon pour pouvoir l'appeler Ellioitt (et un
deuxième qu'on appelerait Joe pour maître Strummer d'ailleurs).
On s'en fout, allez-vous me dire, mais cet article m'a touchée du coup! Merci pour ça! 

Le libraire en question 28/09/2012 09:15



c'est joli comme tout, un destin plus heureux que celui tragique du premier



sardine 20/09/2012 20:14


comment, comment, le libraire abreuve à nouveau ses lecteurs, et je n'en savais rien!!! heureusement que j'ai un fils branché rss!


belle note.

Le libraire en question 28/09/2012 09:14



oui, vous me manquiez trop !


(y'a plus qu'à repasser me voir, accessoirement)



lullaby 20/09/2012 17:14


Quel bel article, plein de nostalgie et d'images et très inspirant... T'inquiète, si je prends la suite, je te cite, tu le mérites (et j'arrête là pour les rimes, n'est pas Racine qui veut).


Sinon, la souris blonde, pourquoi "vallu" ? "Il aurait mieux valu", oui.


Ou alors, "il aurait fallu", tout simplement.


Enfin, moi je dis ça....

Le libraire en question 20/09/2012 18:52



inspirons, inspirons !



La souris blonde 20/09/2012 13:38


Sisi, je confirme, Racine, c'est chaloupé.


Pas comme Corneille qui tombe toujours tout raide, comme ça, chtac, chtac, dans les temps.


Bon par contre "il aurait mieux vallu", stp, sinon Tango Racine va se retourner dans son Panthéon.