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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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1 mars 2010 1 01 /03 /mars /2010 01:36

Parfois, je me sens un peu seul derrière mon comptoir, avec ces gros nuages gris au dessus de ma tête qui n’annoncent rien de bien gai pour la journée. Je prends mon air malheureux de mec qui en a gros sur la patate et qui compte les jours avant le printemps salvateur, toujours accompagné de ses marmottes qui se donnent la patte et font une ronde avant de se rouler dans les rhododendrons pour célébrer la venue des bourgeons et des filles en jupe.

 

Généralement, ces jours-là, il ne se passe pas grand-chose, et j’ai tout sauf envie de me ruer sur les piles par terre et les ranger. Oui, je sais, c’est nul pour les clients, mais je m’en fiche. Ils peuvent même passer leur journée dans un coin à lire les Bds, je n’interviendrais même pas. D’ailleurs il y en a une en ce moment qui vient une fois par semaine, le jeudi soir, et qui fonce vers les Bds pornographiques pour se rincer l’œil et ressentir ce petit frisson fripon qui chatouille entre les doigts de pieds (moi perso c’est plutôt dans le bas-ventre, mais chacun ses zones érogènes, et les femelles sont pas faites comme nous). Elle me tourne le dos pour pas que je voie ce qu’elle feuillète, ne dit jamais un mot, à peine un bonjour et un au revoir, ne m’a jamais posé de question, ne m’a jamais souri (ça c’est déjà plus étonnant, mais bon, on verra si c’est toujours le cas au printemps) et n’a jamais été intéressée par autre chose que ce genre qui milite rarement pour le droit de la femme à ne pas être soumise. Il y a bien un moment où je lui expliquerai qu’ici c’est pas un peep show, tout du moins pas un peep show gratuit, et sûrement pas un peep show qui sert sur place, mais là, à cause de ce gros nuage gris pas beau, j’en ai pas le courage. En plus elle les lit de manière très sérieuse, visiblement en prenant des photos mentales, sans même ricaner. Moi elle me fait un peu peur, en fait, c’est peut-être pour ça que je me sens plus en sécurité sous mon nuage pare-marmottes.

 

Tous les libraires connaissent ça : au moment où on a l’impression que personne ne vient, que les rares clients ne se déplacent que pour un livre de poche (du prescrit en plus, saleté) ou un manga, que les ventes de la journée ne vont pas couvrir les frais d’électricité (plus élevés que les frais de personnel), qu’on aurait mieux fait d’aller jouer au frisbee avec son chien dans la forêt, juste quand on était à deux doigts de soupirer lourdement, alors arrive Superclient.

 

Superclient il a le sourire aussi large que le portefeuille et il n’a qu’une mission : faire une pile grande comme un retour Volumen. Il fait la toupie, se sert à droite à gauche, vous demande votre avis avisé sur deux ou trois nouveautés (et vous écoute, en plus), est un minimum curieux tout en étant raisonnable et surtout, surtout : il chasse les nuages. Puf, envolés les gros machins gris déprimants, on reprend goût au métier, la journée est sauvée, l’électricité et l’abonnement Electre seront payés (pour le personnel faudra attendre le chiffre de fin de journée), le réassort ressemble à quelque chose, il y a de la place à combler sur les étagères, les stats augmentent, ouf, tout va mieux, il repart les bras chargés de lectures délicieuses, Superclient a encore frappé, je m’imagine très bien en Loïs Lane l’espace d’un instant, c’est dire s’il me faut des vacances.

 

Alors oui, évidemment que je place (presque) tous mes clients sur le même plan, que j’ai autant de tendresse pour la petite monnaie durement gagnée, mais il n’empêche que ça fait du bien ces grosses piles, ces chiffres d’affaire doublés d’un coup d’un seul, je suis riche, enfin riche, je me prépare à prendre ma retraite. Je fonce chercher mon frisbee, j’irai rejoindre les marmottes.

 

 

J’ai lu Anna Karenine, à y’est. Tout ne m’a pas passionné (je pense que j’ai préféré Madame Bovary), mais il sait décrire et mettre en place ses personnages, le père Leon, y’a pas à dire.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

ficelle 04/03/2010 12:32


C'est donc une mystérieuse… Un personnage de livre en puissance ;-)


ficelle 03/03/2010 09:47


Ah, moi c'est la lectrice de bd porno, silencieuse et sérieuse, qui m'intrigue… Elle achète rien, jamais ?!


Le libraire en question 03/03/2010 23:36


nope, elle achete rien
je pense meme qu'elle ne lit pas, elle fait que regarder les images


Baleine57 02/03/2010 11:40


Le droit au prèt ??
kesaco !?


Le libraire en question 03/03/2010 23:34


c'est la remise supplémentaire accordée aux collectivités locales soumises au droit au pret


Baleine57 02/03/2010 10:28


Le fait que mes libraires successifs me demandent si j'achète pour une collectivité ou une bibliothèque, ça veut dire grosse pile ??!


Le libraire en question 02/03/2010 10:59


ça, ou alors ils ont peur de devoir etre soumis au droit au pret


Phil 02/03/2010 02:49


Pfff... les grosses piles, les grosses piles... Y en a que pour elles ! 
Eh ben moi j'en fais que des petites et je reviens souvent ! Na !
Et mon libraire ne se plaint pas.
(re-na !)


Le libraire en question 02/03/2010 09:24


eh oui, c'est injuste

mais je ne me plains jamais, tous les clients naissent libres et egaux fasse au comptoir