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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 22:31

Je pensais que la journée serait placée sous le signe d’un petit village prêt à envahir les foyers de millions de gens qui achètent un livre par an (mais au moins, ils en achètent de nouveau un qui est chouette, c’est toujours ça).

J’avais bien reçu la silhouette en carton Asterix, la silhouette Obelix, les sacs en toile, les affiches, le coffret de la monnaie de Paris, l’édition limitée à 35€, les fausses moustaches hideuses (fallait me demander, j’aurais servi de modèle. Bon, ok, du coup tout le monde aurait eu l’air d’un Village People Gaulois. Mais quand même) et, au milieu de tout ça, l’édition normale. J’ai planqué les silhouettes, planqué les affiches, planqué l’édition limitée, réservé le coffret que j’ai pris à l’unité, mis les moustaches dans un tiroir, car après tout, vu que eux (Hachette diffusion) ne font aucun effort pour nous (les libraires indépendants) accorder des conditions commerciales, je vois pas pourquoi moi j’en ferais pour habiller mon magasin.

 

Surtout quand en plus les grandes surfaces alentours ne respectent pas la date de mise en place des albums susmentionnés, les garces.

 

Mais tout ça on s’en fout, ça fait parler Bd, ça fait venir au magasin des clients inhabituels, ça met un peu de bonne humeur nostalgique partout, d’autant plus qu’il est vraiment réussi, cet album et que personnellement il m’a beaucoup fait rire (en plus, il y est question de loutres, la mienne fait des sauts périlleux dans sa baignoire depuis hier).

 

Et ça fait notamment venir cette femme, mi-en-fin-de-jeunesse mi-début-de-la-fin, qui vient acheter le Asterix et qui en profite pour nous demander, à mes apprentis et à moi, si bonjour, est ce que vous recruteriez pas, par hasard, parce que là présentement j’ai un ami qui cherche à se lancer dans le métier de libraire. Je réponds que ah non, pas de recrutement pour l’instant, je le crains. (Les caisses sont vides et je manque de potion magique). Elle décide soudain de ne surtout plus sourire (ou alors une sorte de sourire carnassier qui me glace encore) et demande à mes apprentis comment ils l’ont eu, ce job, eux. Avec l’accent mis sur le ‘eux’.

‘Oh, nous on est que apprentis’, répondent-ils en cœur et penauds.

(Et moi, j’aime pas trop qu’on s’en prenne à mes apprentis. Ils méritent des baffes, certes, mais je suis le seul à savoir manier le fouet (oui, je file des baffes un peu violentes)).

 

C’est là que nous avons basculé dans la quatrième dimension. La voix off est arrivée, tout s’est transformé en noir et blanc, c’est parti pour un épisode de 20 minutes (la musique du générique de X Files, ça marche aussi).

 

‘Le problème avec la France, c’est que vous exploitez les gens et que vous accordez trop d’importance aux diplômes, nous au Canada, on apprend sur le tas’

Bon.

Je respire.

Et j’attaque (alors que généralement, je laisse courir ce genre de discours, j’ai autre chose à faire que d’avoir un échange d’opinion avec des gens qui de toute évidence ont souvent une vision très personnelle de ce qu’est un échange). Et je demande que heu pardon mais en quoi sont-ils exploités, au juste, mes apprentis ?

Bon alors oui, ok, ils ne me coutent que quelques milliers d’euros par an au lieu des 25k€ d’un salarié payé une misère.

Bon alors oui ok je les traite un peu comme des chiens et ils font toutes les basses besognes.

Mais je les aime et les chéris et passe un temps hallucinant (pour de vrai) afin de m’assurer qu’ils sortiront de cet apprentissage avec un semblant de bagage autre que la tête d’ahuris avec laquelle ils se pointent en général aux entretiens. Et s’il y a bien une chose qu’ils ne sont pas, c’est exploités.

- Et au Canada, vous pensez pas que c’est exploiter les gens que de leur donner que deux semaines de congés payés ?

- Non mais vous, en France, vous pensez que cinq semaines c’est normal.

Bah c’est normal vu que c’est la loi. Bon après, je vais pas rentrer dans des considérations sociales et économiques, chacun pense bien ce qu’il veut (même si j’ai raison et eux tort), mais c’est pas une raison pour venir crier des âneries sous mon toit sous prétexte que je donne pas mon boulot à un type que je ne connais pas et qui souhaiterait voir ce que ça fait, d’être libraire.

 

Je suis plutôt du genre pacificateur et médiateur (manipulateur). J’ai donc tenté la main tendue vers le petit pont de bois de l’amitié francophone.

- Non mais nous sommes du même côté, je suis moi-même à moitié Canadien, j’ai attrapé ça par ma mère.

- Ca m’étonnerait, vous êtes pas Canadien, vous

J’aime pas trop qu’on s’en prenne à mes apprentis, mais j’aime encore moins quand on met en doute la véracité de mes racines (en vrai je m’en fous, de mes racines, mais c’est une question de principe).

- Et pourtant…ma mère est née à Toronto

- Et c’est quoi, son nom ?

- Hein ? mais je vais pas vous donner le nom de ma mère

- Je connais tous les noms au Canada, je vais vous dire moi si vous êtes un vrai Canadien. Moi par exemple, je viens du Québec. Je peux même prendre l’accent quand je le veux (et elle me le montre en prenant l’accent québécois pendant cette phrase. Un vrai tour de magie. J’avais Michel Leeb en face de moi).

 

Et elle est partie.

Ce qui tombe bien, vu que j’étais totalement à court d’arguments devant une logique aussi implacable. Quoique parfois, quand j’ai bu un peu trop de coca, j’arrive à prendre l’accent Belge, en n’oubliant pas de rajouter ‘une fois’, ce qui provoque toujours l’hilarité générale autour de moi. Ça fait forcément de moi un vrai Belge.

 

Je vais mener l’enquête, elle avait peut-être raison, après tout.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

miawka 05/12/2013 00:51


ça me surprendra toujours ce genre de personnes. Et pourtant, j'en ai vu des pas mal dans leur genre aussi. Mais je dois avouer que tu as eu du lourd pour cette sortie d'Astérix. Incroyable. Je
ne suis pas sûre que j'aurais pu garder mon calme. Rien que le "et ils l'ont eu comment leur job eux ?". Déjà, ça ne la regarde pas et puis ce n'est pas comme ça que l'on engage une conversation,
mon dieu.

Marc-Edouard 31/10/2013 10:52


Ich bin ein Asterixer : si je me rappelle bien mes cours de langue
çà signifie : j'aime mon kouingn aman avec du sirop d'érable ( à peut près) .  



Matilou 26/10/2013 22:49


C'était peut-être le moment qu'il fallait choisir pour sortir les moustaches du tiroir, les apposer sur ton minois mal rasé, boire d'une traite ta canette de soda (sauf si tu es tombé dedans
quand tu étais petit)  et t'écrier "Par toutatis! Ces Romains, ils cherchent vraiment les baffes !".


 

Lostmindy 25/10/2013 08:57


*tousotte* Curieux, j'ai plutôt l'habitude de voir les québécois grimper aux créneaux si on a le malheur de les confondre avec des canadiens. Elle a une sensibilité à dimension variable cette
brave dame.