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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 10:23

Une fois n'est pas coutume, je publie ici un commentaire laissé hier, qui me paraît pertinent et qui du coup sera plus lisible/visible

 

zou

 

"

Pour rester dans une tonalité très didactique et très arrogante (oui, comme le libraire en question je suis persuadé de détenir une vérité, et je vais le prouver), voici le descriptif chiffré du sujet proposé à réflexion.

 

Il reste environ 1800 à 2000 libraires indépendants en France (au mieux, ce chiffre baisse d'année en année). Ils lisent, ils découvrent, ils conseillent à "leurs" lecteurs (chacun les siens, sur sa zone d'intervention, qu'on appelle chalandise en langage marketing issu de pratiques anciennes où l'on voyait des chalands qui passent... avant qu'il ne reste que des consommateurs). Si chacune de ces librairies vend 3 exemplaires d'un même livre sur la même période de trois mois (soit un par mois en moyenne), le total des ventes dudit livre s'élève à environ 5000 exemplaires (tout le monde suit cette puissante abstraction mathématique ?). La majeure partie des éditeurs rêvent/désirent que les titres qu'ils publient atteignent ce chiffre... et lorsqu'il est atteint, le livre est repéré/repérable, et peut même entrer dans ceux qui "risquent de se vendre", donc se retrouver dans d'autres circuits de vente de masse (grandes surfaces... culturelles ou non). C'est ainsi que se font les succès, par un travail "de fourmis" (libraire = hymènoptère, plusieurs milliers d'espèces recensées). On notera en parallèle qu'à l'exception de cas statistiquement anormaux (rares en fréquence), aucun livre n'atteint de tels chiffres de vente en passant uniquement par des circuits de distribution hors librairie dans le monde physique (là encore : grandes surfaces, marchands de livres au kilo et autres vendeurs par correspondance sous forme de clubs ou de regroupements de lecteurs par affinité... tous font d'éventuels succès de vente en utilisant une méthode inverse à celle des fourmis libraires = j'en mets plein partout en jouant la loi des grands nombres (qui s'appelle en terme marketing d'un nom savant qui comprend les mots taux et rendement pour faire effet scientifique), donc au bout du compte j'en vendrais bien un peu de tout ce que j'ai imprimé ; cette méthode à un corollaire abondamment utilisé comme élément de preuve de la validité de la démarche : regardez, j'ai vendu 20000 de telle ânerie donc il y a un public, alors que dans les faits je n'ai vendu "que" 20000 sur 50000 mis en place et j'ai créé une "demande" au lieu de répondre à un besoin, mais bon je m'égare, revenons à nos moutons).

 

Donc d'un côté, dans le monde physique, le travail de fourmi des libraires. De l'autre, dans ce monde toilé qu'on nous dit virtuel et qui nous a, c'est bien dit dès qu'on entend son nom, englué dans les fils collants d'un "web" qui attrape à profusion les mouches pour nourrir son écosystème prédateur et faire le plus possible de petits (la reproduction pour la pérennité de l'espèce, un classique de l'étude des mécanismes du vivant...), les "opérateurs" (quel joli mot !) rêvent d'un tout autre modèle, fondé sur des effets anciens de réseau et de préconisation. Il ne s'agit au fond que d'un seul problème à traiter : augmenter l'audience (qu'on appelle aussi, pudiquement, visibilité - ou encore trafic, mais bon ça c'est un mot connoté, qui renvoit à des acquisitions souvent illégales - pour ne pas affronter les problématiques éthiques et sociales).

Soit un site marchand qui vend des livres. En s'appuyant sur un "réseau" de blogueurs, d'auteurs, d'influenceurs en tout genre (les fameux "leaders d'opinion"), il espère augmenter son audience, donc a priori les ventes de bien ou de services qu'il propose. D'où cette proposition qui ne lui coûte rien : envoyez-moi de l'audience par vos conseils et liens actifs depuis votre blog/site/réseau, et je vous verserai un pourcentage des ventes. C'est une bonne technique de négociation qui ne coûte effectivement rien (on ne paye qu'après qu'il y ait eu une vente réelle, et en plus la mesure d'existence de cette vente c'est moi qui la contrôle... trop facile). Elle n'est d'ailleurs pas destinée réellement à faire des ventes (souvent de très faible volume lorsqu'il s'agit de livres sur internet), mais bien plus à faire parler de soi (buzz), générer du trafic (visibilité, notoriété), et montrer aux annonceurs qu'on touche "vraiment" du monde (vente d'espace publicitaire). Il n'y a qu'un seul écueil au pseudo raisonnement qui sous tend tout cela : ça ne marche que si l'on atteint un seuil critique significatif, puisqu'il s'agit d'une application de la loi des grands nombre. Un blogueur qui renvoie par ses conseils sur un site et  génère une vente, ça fait un livre. Pour atteindre les mêmes chiffres que lorsque les libraires s'en occupent, de ce livre, il faudrait (voir au début le calcul pour les libraires), ou bien 1800 à 2000 blogueurs influents qui réussissent à déclencher chaque jour 1 à 3 achats par leur conseil, ou bien encore plus de blogueurs, ou bien un blogueur suffisament influent pour déclencher plusieurs milliers d'actes d'achat à lui tout seul... Si cela existait, cela se saurait, depuis le temps qu'on nous bassine avec l'impact d'internet...

 

A y réfléchir on se rend compte que les enjeux sont bien sûr ailleurs que la "défense des titres qu'on aime" ou la préconisation désintéressée et altruiste des acteurs intervenant sur le web. J'en vois deux qui ne cessent de m'anéantir par la médiocrité de la démarche (ou me terrifier par ce qu'ils supposent de manipulation, c'est selon mon humeur du moment).

 

Premier enjeu : une attaque fontale contre la diversité de la lecture, et au passage contre le prix unique du livre. Deuxième enjeu : le fantasme (à ne pas confondre avec phantasme, l'un est lié aux pulsions désirantes l'autre aux délires hallucinatoires, qui méritent d'être soignés) de réaliser dans le monde virtuel ce qui se nomme depuis longtemps "prophétie auto-réalisatrice" dans le monde réel.

 

L'attaque contre la diversité réside dans l'application stricte de la loi des grands nombre : ce qui va être "conseillé" n'est pas toujours "visible" de la même façon. Seuls les titres les plus conseillés, les plus souvent conseillés par le plus de blogueurs/intervenants/internautes, vont arriver en tête de liste des résultats et provoquer des mouvements (des ventes) mesurables. Qui croyez-vous sera rendu plus visible ? Ce qui plait déjà au plus grand nombre, revoilà la médiocrité (au sens littéral). Bienvenu aux ventes "remarquables" sur internet (ou en format numérique, autre sujet mais même mécanisme) de (je vais être parodique) Lévy, Nothomb, Musso, Foenkinos (pour parler de français anecdotiques dans l'impact littéraire mais cruciaux dans l'économie ; je ne mets pas d'exemple de bds avec de "beaux" dessins et de chouettes histoires d'héroïnes à gros seins, mais c'est uniquement parce que je veux rester révérencieux). Quand au prix unique du livre, remarquez ceci : si vous êtes un "gros" usager d'internet et de l'achat en ligne, notamment de livres, je ne saurai trop vous conseiller de créer un blog/FBpage/levier, de passer des accords avec des sites de vente, de conseiller sur vos pages perso les livres que vous voulez acheter, puis d'aller vous-même les commander sur le site marchand avec lequel vous avez passé un accord ; vous économiserez 5% sur les prix affichés (ça existe aussi en librairie, ça s'appelle une "carte de fidélité, mais c'est effectivement très contraignant, il faut acheter ses livres majoritairement au même endroit... et après tout on est libre de choisir, non ? - vous avez vu, je suis repassé en mode parodique sans même prévenir...). Je n'ai qu'un conseil à donner aux auteurs qui voudraient eux aussi profiter de l'aubaine : exigez de vos éditeurs qu'ils vous rémunèrent en plus lorsque sur vos sites/blog personnels vous renvoyez vers l'achat du livre que vous avez écrit (ça viendra foutre encore un peu plus le bordel dans les contrats d'édition et la gestion des droits dérivés, ah ah ah). Pour revenir à la diversité, le biais des positionnements de "conseil" sur internet était déjà colossal (copinage, réseau personnel, services de presse d'éditeurs, manque de recul des "lecteurs" qui ne connaissent rien à ce qui s'est passé avant les cinq dernières années - ils se rencardent sur internet, c'est le serpent qui se mord la queue et qui augmente à chaque tour d'ouroboros la prolifération des erreurs ou des à peu près), et ce biais ne risque pas hélas de s'arranger en y mêlant des fantasmes de revenus annexes."

 

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Suhani 17/10/2011 23:31



Pour répondre à Maud, j'imagine que cela s'explique par le fait que l'envoi de sp en librairie d'un côté et à la presse de l'autre ne relève pas (en général) du même service au sein d'une maison
d'édition moyenne. Diffusion / librairie d'un côté (qui a autre chose à faire, à négocier ses mises en place et à sauver la pertinence commerciale de son catalogue auprès de son
distributeur/diffuseur) et le service communication/presse de l'autre (qui n'a que ça à faire que de harceler tel et tel média, ou presque) histoire d'être très schématique. C'est d'ailleurs
normalement au diffuseur et à ses représentants qu'incombe la mise en avant des ouvrages auprès des libraires. (huhuhu)


Les éditeurs qui de leur propre chef portent une attention particulière aux librairies (au delà de la négociation des remises par diffuseur/distrib interposé...), c'est plutôt rare en réalité.
(ça se retrouve beaucoup chez les petits, et il y a bien heureusement moultes exemples de maisons qui s'en sont sortis comme ça, Le Poisson Soluble pour n'en citer qu'une)


Enfin bon, si on se contente de comparer bêtement l'impact du passage de tel auteur dans telle emission de télé ou de radio à l'impact d'un envoi de sp isolé à un libraire donné en termes de
ventes, on comprends rapidement le raisonnement de l'éditeur...


De toute façon, dans ces histoires d'envois de sp, le seul qui souffre vraiment c'est bien le stagiaire ! Mouhaha.



julie 16/10/2011 22:02



Eh bien sans toi, monsieur le libraire, je n'aurai pas lu deux super chouettes BDs, lues avec grand plaisir au soleil de ce week-end. Merci!


Et sinon, information d'extrême importance, les granola sont en promotion à l'hypermarché du coin!



Le libraire en question 17/10/2011 09:34



ah !


deux excellentes nouvelles d'une pierre deux coups, ouf



maud 16/10/2011 18:15



Pour en revenir aux services de presse aux journalistes, je déplore que ces mêmes journalistes soient bombardés de services de presse, quand certains libraires rament pour en recevoir quelques
uns, qu'ils liront, eux... Du temps où j'étais libraire, j'avais l'impression que les éditeurs (certains, pas tous) préféraient envoyer aux journalistes plutôt qu'aux libraires, quand ils
devaient choisir. Mon avis est qu'ils ne devraient pas choisir, ou si vraiment le cas se présente, le libraire passe en premier, c'est quand même son boulot premier, pas celui du journaliste...
Mais je n'ai rien contre les journalistes, je demande juste qu'ils parlent du fond et pas de la forme ou des petites phrases balancées à droite à gauche, mais je m'égare.



Le libraire en question 17/10/2011 09:34



les editeurs se disent surement que de toute facon les libraires les ont sous la main et pourront bien les lire.


et il faut bien que les journalistes aient quelque chose à revendre chez Gibert



B@loo 15/10/2011 12:08



Ah mais j'ai fait l'effort, et jusqu'au bout, c'est bien pour ça que je dis que c'est intéressant mais dommage.



Le libraire en question 15/10/2011 12:09



(et encore, dans les commentaires c'est encore plus illisible)


 


hop, j'ai arrangé ca



B@loo 15/10/2011 11:46



C'est très intéressant et intelligemment écrit... mais aussi pas assez "aéré" et au final ça gâche le plaisir et l'intérêt de lire cet argumentaire. Dommage.



Le libraire en question 15/10/2011 11:57



ouais, la mise en forme est pas evidente (le copier/coller depuis les commentaires est mal fichu), et là j'ai pas trop le temps de tout reprendre


 


mais faut faire l'effort !