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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 17:41

Alors donc en ce moment c’est la guerre.

 

Je travaillais jusque là dans un espace paisible où viennent se rencontrer sangliers et dindons dans une valse géante champêtre que rien ne pourrait déranger, du moins c’est ce que je pensais naïvement en observant ce joyeux spectacle de derrière mon comptoir qui sent bon la lavande d’été.

 

Et depuis quelques mois une horde d’adolescents et de pas tout à fait pubères mais qui aimeraient bien que ça arrive vite vite pour pouvoir eux aussi aller manifester avec les grands a décidé d’annexer mon espace vital et sonore et de piétiner les tournesols avec ses grosses pattes crottées qui devraient pourtant être couvertes de Nutella à l’heure du goûter plutôt que de sentir la nicotine.

 

Pour mieux comprendre, sachez que ma librairie se situe dans une galerie marchande, où chaque commerçant jouit d’une vue imprenable sur l’absence de soleil mais ça n’empêche pas l’herbe d’être fraîche et les papillons de scintiller, parce que c’est NOTRE galerie, qu’on l’aime et l’entretient et que oui bon les loyers sont moins chers aussi, ça compte.

 

Ces mômes insupportables (pour de vrai) ont découvert cet havre de paix et, telle la chienlit (la chienlit c’est eux), viennent s’y épanouir et prendre racine tout en bâclant leurs journées d’un ennui à peine masqué, tous assis sur le sol rendu froid par leurs fesses molles, tous autour d’un téléphone portable crachant de la musique de merde (pour de vrai, je dis pas ça en qualité de vieux con régressif, c’est vraiment de la merde de merde vocodée horrible), de préférence le même morceau passé en boucle parce que attends ce passage il est trop stylé, t’as vu comme il chante trop bien, non mais attends il a trop de talent.

 

‘J’avoue’, répondent-ils à l’unisson zombifié de leurs tics de langage.

 

Alors bon, moi je suis globalement un être tolérant qui bougonne certes un peu, dont le cerveau se froisse et régresse dès qu’il entend une note s’échapper de là bas, mais dans l’ensemble je suis pour la liberté de chacun, allez, tant qu’ils sont là au moins ils font pas leurs devoirs et viendront pas me piquer mon boulot, la sécurité de l’emploi par défaut, c’est une bonne chose à prendre, laissons-les s’amuser, ça ne durera pas et puis bon, elles ont bien le droit de pouffer comme des pouffes tout en crachant leurs poumons, ça fait partie du processus d’intégration, peut-être qu’elles sont aussi cools qu’elles le pensent et que moi je suis aussi con qu’elles le pensent aussi.

 

C’est que j’ai tenté vaguement le dialogue.

Soit parce qu’il m’était imposé :

 

- Bonjour, vous auriez de l’eau monsieur ?

- Heu oui j’ai de l’eau

- …

- Par contre j’ai pas forcément de récipient, donc si vous avez un verre ou une bouteille je veux bien les remplir

- Ah. Mais vous avez de l’eau s’il vous plaît, c’est pour ma copine là bas qui a la gorge sèche

- Alors oui, je reprends, ma boutique est alimentée en eau, j’ai les tuyaux et tout et tout, par contre je vais pas vous l’amener dans ma main

- Ah. Bon vous avez pas d’eau, tant pis.

 

(Je n’invente rien)

 

Soit parce que c’est rigolo cinq minutes d’avoir des jeunes qui courent dans tous les sens en gueulant et s’excitant mais que parfois j’aime bien m’entendre conseiller des livres avec ma voix suave et imposante à la fois.

 

- Bonjour, dites, je sais pas si vous en êtes conscients, mais ici c’est une propriété privée, autrement dit on vous tolère parce qu’on est sympa comme tout mais il s’agirait de pas trop empiéter sur mon confort auditif et de m’empêcher de travailler tant bien que mal.

- …

 

Les points de suspensions ne rendent pas vraiment justice au vide intersidéral qui transpirait du regard hormonalisé de l’ensemble du groupe. J’ai touché du doigt ce que pouvait être un trou noir (si  j’ose dire), et aussi dangereux soit-ce, c’est une expérience inoubliable.

 

Et donc, dernier acte de ces échanges polis et fraternels, je sors du confort de ma boutique pour affronter les tranchées et leur demander (poliment toujours, j’y vais avec le sourire fraternel du type qui a lui aussi été adolescent, qui sait ce que c’est que la révolte contre le système qui est trop injuste, qui sait que le premier pas vers l’uniformité c’est de tous se sentir rebelles en même temps avec la même mèche (je les ai pas vues arriver, celles-là)), leur demander, donc, de penser quand même à ramasser leurs détritus parce que la dernière fois ils ont laissé leurs papiers de Kinder derrière eux sans même m’en proposer, ainsi que leurs paquets de clopes, mais ça c’est bon merci, je peux m’en passer, et que c’est assez crade, quand même , non ?

 

- C’était pas nous m’sieur, me répond l’un d’eux, visiblement pas très malin et qui choisit une défense quelque peu hasardeuse et qui n’a jamais vraiment fait ses preuves, surtout avec des camarades qui ricanent et d’autres qui disent que mais si c’était eux, ils étaient là hier (des lumières, vous dis-je), tu te souviens pas ?

- Bon ok, j’accuse personne mais soyez sympas, y’a une poubelle à vingt mètres, c’est quand même plus agréable pour tout le monde quand ça reste propre.

- Oui m’sieur, vous inquiétez pas, on va ranger, promis

 

Je suis reparti le cœur léger avec la sensation d’avoir enfin réussi à nouer le dialogue, l’armistice va être signé, je suis un Camp David à moi tout seul, finalement ce ne sont pas des mauvais bougres, je vais pouvoir partir à la retraite rassuré, ils seront là pour me soutenir et me fabriquer mes cannes.

 

J’étais occupé donc j’ai pas trop fait attention au moment où ils sont partis, mais quand j’ai tourné la tête en direction du champ de ruines, rien n’avait changé, tout avait empiré, les mégots jonchaient le sol, les bouteilles vides trainaient dans le coin et il restait même plus de Kinder. A l’autre bout de la galerie j’entendais le bruit caractéristique du raclement délicat de gorge qui précède le crachat en bonne et due forme.

 

On peut plus faire confiance à ses ennemis.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

La Bleue 07/11/2010 23:05



Plus desprogiens que jamais, j'adore. Supportant dans le RER quotidiennement ces mècheux au portable hurlant, je ne peux que saluer ce texte vengeur.



maud 05/11/2010 12:56



Pareil que Mathieu Z, mais bon, finalement, on trouve des trésors dans une galerie marchande. Ca me fait penser à la France vue par Depardon... ta façon de nous parler de ton lieu et de tes
livres, et des tes clients. Bon, les jeunes en moins. Résistes!!!



Le libraire en question 06/11/2010 09:31



ah bah c'est un joli compliment, je prends et je l'encadre sur mon frigo, merci !



Nataka 03/11/2010 21:00



J'y croyais tellement. Pff, ces djeun's rebelles...



Matilou 02/11/2010 22:56



Les Bueno ? Ce sont ceux que je préfère...


Et en effet, on aimerait parfois que l'humanité soit silencieuse - du silence qui raisonne/résonne à l'image de celui qu'on trouve dans Là où vont nos pères et non du silence de
l'ignorance et de la bêtise.



Le libraire en question 03/11/2010 09:17



ça m'avait tout l'air d'etre des Bueno, oui, en plus


 


bien dit, sinon, non mais



Marc-Edouard 02/11/2010 11:17



Cela est d'autant plus dur que ces petits barbares peuvent devenir des clients pour ton secteur manga ;il faut donc les remettre sur le droit chemin sans les faire fuir de ta boutique, dur ,dur
comme dilemme.


 


A+ le libraire,puisse les dieux de la vente te conseiller.



Le libraire en question 02/11/2010 11:19



nan j'ai aucun scrupules par rapport a ca, je reflechis pas qu'en termes de clientele potentielle enfin voyons. D'ailleurs il y a generalement au moins 1 ou 2 clients dans la troupe que je peux
houspiller


 


je t'ai raté sinon samedi, ca te ressemble pas de pas passer la journée parmi nous, j'etais inquiet