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Les libraires ont une réputation de gros glandeurs. Je ne sais pas d’où vient cette légende urbaine, mais il y a rarement de fumée sans feu, et j’imagine qu’ils sont un paquet à salir la profession en restant derrière le comptoir, un livre posé sur ce dernier, attendant d’hypothétiques clients qui ne viennent plus à force de ne pas trouver ce qu’ils cherchent, y compris quand ils ne le cherchent pas (c’est dire).
La question qu’on me pose le plus souvent, c’est ‘ça doit être génial d’être payé à lire toute la journée’. L’équivalent du ‘mais où trouvez-vous toutes vos idées ?’, posée généralement aux écrivains qui n’en ont pas. Si encore on me le demandait alors que j’étais pris la main dans le sac d’une Bd ouverte devant moi, mais non, même pas, c’est un sujet de conversation spontané. Je vais organiser un ‘vis ma vie de libraire caché’, vous allez voir si on a le temps de lire. Surtout si dans le même temps faut réponde à ses mails persos et trainer sur Facebook.
J’ai même des parents qui sont venus me voir samedi, en m’expliquant que leur fils voulait faire son stage de seconde à la librairie, mais qu’ils voulaient s’assurer qu’il allait être dans un vrai environnement de travail et qu’il n’allait pas passer sa journée à lire. Je pense qu’ils m’ont confondu avec un moine copiste, alors même que je commençais enfin à ne plus complexer à cause de mes pertes de cheveux soyeux et délicats. Je leur ai expliqué qu’avec les stagiaires, surtout les plus jeunes, c'est-à-dire ceux que je peux encore impressionner, j’étais un vrai tortionnaire. Ils sont repartis rassurés, leur fils allait être paré pour la vie professionnelle ardue à venir (tu parles) et n’allait pas devenir un beatnik libraire drogué glandeur loutrophile. Et désormais, je ferai passer des entretiens, histoire qu’ils comprennent que je suis pas un rigolo et que j’ai bien l’intention de faire d’eux des hommes (heu non, pas dans le sens de ‘that’s what she said’, vous m’avez parfaitement compris). Ou des femmes. J’ai plus souvent des jeunes filles en stage, d’ailleurs, pour la simple et bonne raison qu’elles sont souvent mieux organisées que les garçons et qu’elles ont l’intelligence de ne pas s’y prendre à la dernière minute. Et en plus elles ont toujours un surligneur et des stylos de différentes couleurs dans leur trousse, ce qui les prépare indéniablement pour le bac et pour des études supérieures.
Les autres ils finissent glandeurs. Comme moi. Surtout le dimanche, que Dieu a eu la bonne idée de rendre férié, pour que lui puisse se reposer, et que moi je puisse rester en peignoir toute la journée. Bien vu.
(Aujourd’hui je fais court, car Dieu m’a puni de l’avoir un peu trop copié, et du coup je me retrouve avec un mal de crâne injuste et phénoménal. Je ferai mieux la prochaine fois, promis. Enfin si je survis).