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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 23:14

Certains sujets dans ma profession sont un poil délicats. Du genre qui titillent dans le mauvais sens du poil, en gros, et qui peuvent fâcher deux amis à vie. Y compris des amis qui se sont juré fidélité et qui ont fait un pacte de sang un jour dans une cabane, loin des regards indiscrets de camarades qui de toute façon n’auraient pas compris et se seraient empressés de jeter pierres et boue. C’est un peu la différence entre des amis et des camarades, finalement.

 

Comme je me propose de soulever un de ces sujets délicats, je vais surtout prendre tout plein de gants molletonnés avant de commencer. N’oubliez pas que nous sommes amis. De sang. Tous sur le même bateau tourmenté, alors c’est pas le moment de se jeter de la boue à la gueule.

 

Allez, je me lance.

 

En ce moment, je fais passer des entretiens pour le poste d’apprenti à pourvoir à la rentrée. Mon apprentie chérie part et s’envole vers d’autres cieux que je lui souhaite tout autant remplis de guimauve arc-en-ciel. J’écraserai une petite larme avant de me dire que bon, faut pas déconner, je vais pas me remettre à porter des cartons, vite, il me faut un apprenti, bon ils sont où ces CVs, y’a encore des gens qui veulent être libraires en 2013 ? La réponse est moui, un peu, pourquoi pas, faut voir, ça paie combien ce machin ? et les candidats défilent, donc.

Une des questions centrales de l’entretien concerne la lecture. Son rythme et sa fréquence, pour être précis (doit bien y avoir un ‘that’s what she said’ qui se balade là dedans). Lire peu et lentement n’est absolument pas un problème dans la vie de tous les jours, chacun trouve son plaisir où il peut (et où il veut, tant que c’est pas près de moi), c’est pas un concours, et puis j’ai une vie hein, je vais pas lire tout le temps non plus, ça va, en plus y’a Game of Thrones qui a repris (je pense que le summum du ringard, c’est de donner des titres français aux séries à la mode. Elles sont loin, les années 80/90s. Gardons-nous en, donc). Et ces candidats, donc, me regardent toujours avec un air affolé quand je leur explique le rythme de lecture attendu, à savoir 5 romans par semaine (j’aide aussi mes collègues d’en face avec leurs entretiens de vrais libraires pas spécialisés) et au moins une vingtaine de Bds pour ma librairie à moi. C’est loin d’être le bout du monde, ça représente 2 heures de lecture par jour à tout casser, en comptant le w-e pendant lequel on doit pouvoir lire un peu plus en principe, entre deux murges du samedi soir. La plupart des candidats sont de très bons lecteurs à la base, avec un rythme de 2 romans par semaine et une fréquence de 50 ou 60 pages par heure. Ce sont certes de très bons lecteurs (je vous rappelle que vous êtes considérés comme gros lecteur à partir de 25 romans lus par an), mais c’est largement insuffisant pour faire ce métier. Ça veut pas dire que vous êtes des gros nuls si vous culminez à 3 romans par semaine (comme ça semble être le cas pour la majorité d’entre vous, jeunes apprentis en devenir), mais plutôt que c’est pas comme ça que vous allez gagner en efficacité (je rappelle qu'il y a 60 000 publications par an, dont 6 500 romans (et 5 000 bds)). Déjà, pour commencer, il faut approcher les 100 pages par heure le plus rapidement possible. Vous allez voir que ça facilite les choses. Ne confondons pas vitesse et précipitation (car je vous vois venir), il n’y a aucune raison logique de prendre moins de plaisir en lisant plus vite. Je lis vite, ce qui ne veut pas dire que je ne lis que les voyelles ou une consonne sur deux. Je n’ai pas de technique magique de lecture en diagonale, je lis bien toutes les phrases et tous les paragraphes…c’est juste que je vais…heu…ben plus vite. Tout connement. Le cerveau est une machine formidable qui apprend plutôt rapidement pour peu qu’on l’entraine dans son sillon de l’enthousiasme et du savoir. Je suis d’une intelligence tout ce qu’il y a de plus moyenne (croyez-moi. Sisi), et ma moyenne est à 120 pages en rythme de croisière (oui, bien sûr qu’il y a des exceptions, je ne lis pas de la poésie au même rythme, et Harry Potter ou Hubert Haddad n’auront pas le même traitement par le cerveau susmentionné. Je fais une moyenne). Mais assez parlé de moi, je suis pas là pour faire mon crâneur, d’autant plus que je ne lis pas tant que ça dans l’absolu (150 romans par an, en gros. Mais moi c’est pas mon boulot, je vous ferais dire).

 

Nous exerçons un métier d’accumulations. Mieux vaut commencer à accumuler tôt. Plus vous aurez de références en tête, plus vous pourrez faire de liens et de rebonds et meilleurs vous serez à la vente. Et plus vous serez à même de juger de la qualité d’une œuvre, plutôt que de suivre le troupeau. Et plus vous augmenterez votre crédibilité. Après, vous vous en sortirez toujours en conseillant les 150 mêmes romans que l’on trouve partout dans toutes les librairies plus ou moins indépendantes, ça veut pas dire que vous n’avez pas toutes les qualités pour être des vendeurs de livres (notez la nuance), mais niveau différenciation et prescription, c’est pas terrible terrible. On épuise très rapidement ses références face à un gros lecteur qui vient plusieurs fois par mois dans votre librairie à coups de ‘ah non ça vous me l’avez déjà conseillé la semaine dernière, vous auriez pas autre chose sur le même thème ?’. Et à peine le temps d’aller voir sur Electre que lui s’est barré voir les Bds érotiques, et c’est là que moi j’interviens pour vous le piquer.

 

Le plus difficile, en fait, c’est de réussir à se faire à l’idée d’une lecture professionnelle loin des plaisirs quasi-charnels habituels que procurent les lectures en temps normal. A commencer par le simple fait de ne pas terminer un roman. Oui je sais, ça parait sacrilège. Et pourtant, c’est nécessaire. Vous n’imaginez même pas le nombre de Bds que je ne termine jamais (à peu près toutes). Ca va pas m’empêcher de savoir précisément pour qui c’est, si c’est bien ou non, comment ça se termine (oui, il est là, le truc) et si l’histoire tient la route. Et surtout, surtout, je serai capable de la vendre (oui, parce que je suis super fort, ceci est un peu un article à ma gloire, mais surtout parce que j’ai accumulé des bouts de trucs et de machins d’expérience depuis le temps).

 

Il faut un minimum de conscience professionnelle dans ce boulot. Se tenir au courant des sorties, parcourir les catalogues, comprendre les enjeux. Mon côté autodidacte en mal d’amour fait que j’ai besoin de tout maitriser et ne pas être pris en défaut, et je ne vous souhaite pas nécessairement d’être comme moi (aussi chouette sois-je), mais on peut trouver un juste milieu. A vous de trouver le vôtre, jeunes apprentis libraires (car je ne parle pas aux libraires établis hein, vous vous êtes foutus et plus malléables). Car lire 2 heures par jour n’empêche pas de trainer sur facebook, faire des balades en forêt à la recherche de tomates cerise voire, mais ça reste à prouver tant la rumeur contraire semble être tenace, s’adonner à des activités physiques que la morale réprouve en dehors des liens sacrés de la procréation assistée par le mariage. Promis.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Jerry 03/04/2013 21:49


T'es.


Un.


Malade.

Le libraire en question 03/04/2013 21:52



C'est ce qui me rend si attachant. Enfin j'essaie de miser dessus en tout cas



No comment 03/04/2013 15:47


Putééé je viens de lire l'article mais j'ai seulement compris "faire des activités physiques dans la forêt"... et encore je crois qu'j'ai pas tout compris.. Mais c'était intéressant sinon, le
blabla habituel

Mélanie 03/04/2013 15:09


Oh, my. J'ai bien fais de quitter le métieeeeeeer hehehe (plus que deux livres par semaine, 3 en vitesse de croisière) Mais j'en commente un sur deux, hein ! :D

Marc-Edouard 03/04/2013 13:33


Alors comme çà Olivia est sur le départ (je ne vois plus le temps passé), bon il va falloir que tu faces un choix judicieux pour son remplacement.


Pour la sélection l'idée du test avec le client M.E mystère est toujours envisageable ( je suis toujours dispo), non parce qu'il va falloir qu'il me supporte ton nouveau padawan.


A+,puisse le dieu de lumière éclairé ton choix car la nuit est sombre et pleinne de terreur.

Jorg McKie 03/04/2013 13:33


Tout le monde (paraît-il) chantonne sous sa douche (l’enfer c’est les autres), mais personne ne
s’imagine vraiment sérieusement enchaîner un récital/tour de chant soir après soir dans le cadre d’une tournée professionnelle sans être… un professionnel entraîné ayant pratiqué des dizaines de
milliers d’heures.


Tout le monde se sent capable de courir (trottiner en fait) pour (paraît-il) faire en sorte que
son corps ne s’avachisse pas et que ses artères ne s’obstruent que plus tard, mais personne n’envisagera sérieusement d’accompagner un marathonien plus de dix minutes dans ses entraînements
quotidiens, et encore moins en course.


Chacun s’approprie dans son parcours et son existence des « techniques » qu’il semble
partager de manière unanime avec ses semblables, notamment à travers l’éducation partagée des fondamentaux que sont la lecture, l’écriture, le calcul à son niveau zéro (+ - x /). Du coup
(unanime, semblable) les « lecteurs » regardent les « libraires » comme des gens ordinaires en matière de rythme et fréquence de lecture : il fait comme moi, il lit, sauf
que lui en plus il est payé pour ça au bout du compte, comme il a de la chance ! (parenthèse : du coup aussi (unanime, semblable) plein de gens – beaucoup trop – sont persuadés
qu’écrire c’est mettre des mots sur une feuille ou sur un écran et se prennent pour des écrivains, voire pire, pour des auteurs).


Dans tous les domaines de l’activité humaine la notion de « spécialiste »
existe ; elle passe par l’entraînement, par l’accumulation de milliers d’heures consacrées à parfaire ses connaissances, améliorer ses techniques, en savoir plus, en comprendre mieux. De la
lecture de livres il en est comme du reste en la matière. Ce n’est pas une condition impérative pour faire un « libraire » (il est même sans doute possible d’être un excellent libraire
sans jamais lire aucun livre, en travaillant à l’accumulation des connaissances à partir des catalogues éditoriaux, des « critiques », des résumés, des retours de lecteurs) (sans doute
possible mais terriblement inefficace et surtout, puisqu’appuyé sur d’autres types de lectures que les livres eux-mêmes, nécessitant là-aussi des milliers d’heures…. de lectures).


Bilan des courses : pour faire un (bon) libraire il vaut mieux accumuler le plus vite
possible le nombre de (ce serait pour faire aviateur on mettrait ici le nombre d’heures de vol). Environ 10000 semble un minimum, comme dans toute spécialité. A raison de 100 pages à l’heure et 2
heures de lecture par jour (moyenne minimum à atteindre pour faire un « spécialiste » à terme), on obtient 73000 pages par an ; sur la base d’environ 350 pages en moyenne par
livre, cela représente un tout petit plus de 200 livres par an. Avec 200 livres derrière soi, on n’ira pas loin côté conseil et connaissance (des auteurs, des genres, des courants, des nouveautés
et du fond, des différents types de rayons en librairie). Il faut compter 10 ans à ce rythme pour obtenir 2000 livres derrière soi. Trop petit joueur !


Effectivement, et c’est bien de les prévenir dès qu’ils commencent, les apprentis libraires
devraient avoir en tête qu’en dessous d’un livre par jour en moyenne (300 à 400 par an, avec des pointes de vitesse dans certains cas, notamment en jeunesse, bande dessinée, littératures
policières ou imaginaire, romans contemporains français – qui tous doivent se lire/parcourir beaucoup plus vite) c’est trop peu. Effectivement, et ce serait bien que ces futurs
« professionnels » percutent vite sur l’essence de leur métier, le but n’est pas de lire plein de livres : c’est de lire des bouts de plein de livres pour diagnostiquer ceux qu’il
faut savoir lire en entier et ceux qu’il faut savoir abandonner (60 à 80 % du total exploré, quel que soit le genre). Car cette démarche, et elle seule, permet d’engranger dans sa mémoire (quand
on la travaille) les 5 à 600 livres explorés par an qui permettent de faire un pas trop mauvais libraire au bout d’une dizaine d’année de pratique.


Qui a dit que c’était un métier facile ?