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De temps en temps je sors de ma tanière afin d’honorer quelques invitations de ci de là, surtout s’il s’agit d’une soirée cocktail organisée par une librairie non concurrente et qui m’est chère, vu que c’est là où j’achète mes romans.
Comme elle se trouve pas très loin de la mienne, de librairie, je n’ai pas non plus un détour énorme à effectuer, et je peux donc aller me la raconter un peu au milieu de gens que je connais à peine, discuter, me mélanger, rire et observer tout en tenant un verre de champagne dans la main droite et ma cuisse dans la main gauche (je sais jamais quoi faire de ma main gauche, dans ces cocktails, du coup je la mets dans ma poche, ça me donne de l’assurance). Parfois même je sors mon harmonica d’un geste tranché et maîtrisé, et je commence à jouer une douce mélodie teintée de blues (c’est le plus simple, faut dire). Mes yeux se teintent de bleu façon Terrence Hill, mon charisme se transforme en Springsteen et j’ai la conscience sociale d’un Woody Guthrie. Bref, de quoi se pavaner devant moi.
Bon ok, en vrai généralement je reste dans un coin avec un verre de jus d’orange sans parler à personne, ce qui n’est pas plus mal vu que j’ai une haleine de chips ou de cacahuète. Et après tout, je discute déjà toute la journée de sujets qui ne m’intéressent pas toujours, c’est pas pour prolonger l’expérience sur mon temps libre de buveur de jus d’orange.
Sauf que parfois, les lecteurs de Bds lisent aussi du roman (ils sont rares, je vous rassure, vous pouvez rester engoncés dans vos clichés), et que parfois (bis) ils se retrouvent à la même soirée cocktail, et qu’en plus ils me reconnaissent (oh mais vous ici, quelle surprise, comme vous êtes élégant avec votre main dans la poche, j’aurais aimé y penser avant vous). Je ne suis tranquille et incognito nulle part, c’est pas facile tous les jours d’être une personnalité locale aimée de tous et de toutes.
Surtout que elle, je ne la connais pas très bien. J’ai son prénom sur le bout de la langue, mais c’est à peu près tout (Gloria ? Marilyn ? Medusa ? Jessica ? Agrippine ?), je me souviens seulement qu’elle m’achète de l’Héroïc fantasy et du manga et qu’elle parle beaucoup trop. Lorsque les seules choses dont on se souvient d’une personne sont deux défauts, c’est rarement très bon signe pour la suite de la conversation à venir, car oui, y’a pas à tortiller, je sens que je vais pas y échapper à cette conversation, je sais m’enfuir lors de situations délicates (‘ah, excusez-moi, faut que je m’en aille, j’en peux plus de toute cette mascarade, je vaux mieux que ça’), mais je sais aussi être poli et délicat moi aussi.
Et évidemment, que font deux personnes qui ne savent pas quoi se dire et qui ne sont pas suffisamment intimes pour que les silences ne soient pas gênants ? eh bien elles parlent boulot. Et mon boulot à moi, ce sont les livres, et quelque chose me dit qu’elle l’a bien senti et qu’elle a fleuré le filon. Forcément, elle me demande ce que je lis, mais sans me laisser le temps de répondre. Elle préfère enchaîner sur ce qu’elle aime elle (allez, c’est de bonne guerre, qu’elle parle, la petite) et illustrer ses propos avec les livres en question, c’est tellement pratique de les avoir sous la main. Je la laisse discourir, je souris et fais mon homme poli qui sait écouter une femme quand elle parle d’elle et de ses loisirs (c’est primordial de savoir laisser de côté ses instincts, de temps à autres).
Soudain je comprends ce qu’elle fait : elle joue la libraire du libraire, elle veut voir ce que ça fait d’être moi, elle s’est mis en tête de me conseiller des livres. Mais pas des vrais livres chouettes qui me plaisent à moi en fonction de mes goûts (de toute façon j’arrive pas à en placer une), non, des vrais livres moches avec des licornes dessus et des princesses qui savent même pas que c’est des princesses mais qui vont le découvrir bien assez tôt car va falloir songer à aller sauver la terre un de ces quatre, parce que c’est pas tout ça mais la menace et la prophétie grondent.
‘Je m’y connais bien, je lis un livre par jour’, m’explique-t-elle, mi-fanfaronne mi-arrogante, afin de me reléguer une bonne fois pour toute au rang de libraire lecteur qui ne saurait pas faire la différence entre un bon livre de fantasy et un mauvais livre de fantasy (non, je ne m’abaisserai pas à faire de référence à la télé des Inconnus, merci bien). Je pense que moi aussi je serais capable de lire un livre de Fantomette par jour, mais bon hein, l’important c’est qu’elle y prenne du plaisir et qu’elle se fasse son petit chemin de lectrice bien à elle. Par contre je ne compte pas la prendre par la main et trotter sur ce même chemin, façon Magicien d’Oz.
‘Je garde tout ça en tête, merci. Ma poche est pleine mais mon verre est vide, je reviens’. D’accord, je n’ai pas vraiment dit cette dernière phrase. Principalement parce que ça aurait pu être très mal interprété. Et je me refuse à offusquer des jeunes filles, aussi adultes soient elles, qui rêvent de princesses. J’espère seulement qu’elle ne rêve pas non plus d’être libraire.