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Ça fait maintenant 32 ans que je vis avec moi-même, et je suis donc habitué à faire tourner les têtes sur mon passage (alors même que je ne porte jamais de jupes) et à m’attirer les faveurs de la gente féminine. C’est comme ça. J’ai un charme fou, j’y peux rien, c’est génétique.
Pour me protéger de cette ferveur et cette folie hormonales, je me suis construit une petite carapace confortable dans laquelle je me terre en permanence, équipée d’œillère géante. Ça me permet de passer des journées sereines, sans que je sois constamment sur le qui-vive à me demander qui sera la prochaine à en vouloir à l’intégrité de mon corps parfait de libraire parfait et huilé (bon ok, ça non).
Ce qui fait que régulièrement je ne vois pas les signaux qui me sont envoyés. Enfin sauf quand ils me sont envoyés d’Ibiza avec paire de seins nus sous les yeux, là ça fait son effet, j’ai beau avoir une carapace aux bords duveteux, je n’en suis pas moins homme et nu en dessous.
Enfin là, quand même, je me méfie un poil, car à chaque fois qu’elle passe, j’ai bien l’impression qu’elle tente de me faire du charme. Je me soupçonne de refouler tout ça, mais il est des signes qui trompent pas :
-Trop de maquillage, notamment au niveau du mascara
- Trop de décolleté, notamment au niveau des tétons et du ventre (ce sont deux signes très forts)
- Des yeux qui papillonnent au vent des effluves de parfum trop fort
- Ces mêmes yeux qui regardent droit dans les miens, qui eux sont fuyants comme si leur vie en dépendait (mes yeux sont très conscients du danger qui les entoure, bien plus que moi).
Mais moi je ne me méfie pas assez, je suis un gentil, je mets les gens à l’aise, je suis un monsieur loyal, mais sans la galerie de monstres et sans les trapézistes qui s’écrasent dans la poussière et un bruit sourd. Je lui pose donc les questions d’usage qui n’en sont pas moins sincères, le boulot, les études, sa maman récemment hospitalisée etc etc. Elle doit prendre ça pour un feu vert géant, après tout c’est pas tous les jours qu’un libraire connu s’intéresse à vous, je peux comprendre les bouffées de chaleur.
Elle me donne sa liste de mangas, comme d’habitude, et comme d’habitude je suis chargé de la compléter.
-Tu la remplies bien hein, me dit-elle, avec un clin d’œil.
Ne surtout pas relever, ne surtout pas faire d’allusions, ne pas montrer qu’on a compris le double sens, rester professionnel, concentre-toi sur tes étagères, allez, tu peux le faire.
-Ah par contre celui-là j’en ai plus, je vais te le commander
-Oh t’es vraiment méchant avec moi. Pas vrai que t’es méchant ?
-Heu à vrai dire, pas vraiment. Bon je te le commande. Ensuite…
Je poursuis donc sa liste, je comble les trous, et à la force du poignet je parviens à la fin.
- Y’a eu des nouvelles séries intéressantes sinon que tu me conseilles ? me demande-t-elle limite en me caressant la main (ça c’est un signe fort. Je vous donne le tuyau, des fois que vous seriez timide et encarapacés. Si une fille vous caresse la main du bout des doigts, nonchalamment, en battant des cils et du décolleté, généralement c’est que la voie est libre et consentante).
Je lui en présente une en particulier, qui visiblement à l’air de lui plaire puisqu’elle me dit :
- Tu peux me la mettre, s’il te plaît ?
Ne surtout, surtout, SURTOUT pas relever, c’est une question de sûreté nationale.
Je déteste citer le Splendide, non pas que je n’aime pas, mais il faut tout de même reconnaître que j’ai un humour beaucoup trop sophistiqué pour qu’il s’abaisse au niveau de la masse plus ou moins populaire et persuadée que c’est original de citer soit l’intégralité des Bronzés 1 & 2 (‘facile à dire Scusi’ et ‘merde, mes pompes’ (même si cette dernière, je l’aime beaucoup)) soit le père noël est une ordure à la moindre occasion. Ceci étant, à cet instant précis, la seule phrase qui me venait à l’esprit était ‘Pas là, non’.
Mais je me suis retenu.
C’est important, de se retenir.
Ps : Je ne peux m’en empêcher. Toujours est-il qu’aujourd’hui sort un nouvel Asterix. Bon. Voilà. Moi j’espérais un petit album sympa avec quelques sourires à la clef et un petit peu, même de très loin, de cet esprit de Goscinny dedans. Mais en fait non, super pas. Uderzo en à fait un Asterix guimauve aux dialogues éculés et à l’esprit Bisounours. Encore raté.