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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 00:57

Ça ne se voit pas forcément, mais là il est minuit. J’étais parti pour passer une fin de soirée lecture tranquille, mais comme ça fait longtemps que je n’ai rien écrit et que je déteste vous savoir baignant dans l’ignorance, je m’en vais vous raconter la merveilleuse histoire de comment c’est donc que les livres arrivent jusqu’en librairie. Enfin pas la partie distribution (sinon je vais m’énerver), mais plutôt la partie diffusion. Autrement dit : comment ils s’y prennent, ceux qu’on appelle les ‘représ’, pour nous vendre les livres que nous vous vendrons en retour pour nous venger ?

 

Il faut tout d’abord s’avoir qu’un repré, c’est par définition un commercial. Son directeur commercial lui fixe des objectifs sur l’année et des primes qui sont censés l’inspirer au plus haut point avant même de découvrir le programme des réjouissances. Dans le meilleur des cas, c’est un ancien libraire (ça arrive fréquemment) qui s’est rendu compte que attends, ça paie que dalle ce machin, passons plutôt de l’autre côté et tout notre temps en voiture, et qui par conséquent connait plutôt bien le milieu et le produit. Dans le pire des cas (ça arrive souvent), c’est un commercial tout court qui vient d’une toute autre branche et qui ne saurait pas faire la différence entre Chris Ware et Amélie Nothomb. Vous avez aussi ceux à qui on refourgue un catalogue Bd en plus de leur catalogue jeunesse ou littérature générale et qui se dépatouillent avec, en sachant pertinemment qu’ils auront toujours en face d’eux quelqu’un qui s’y connait bien mieux. Ce qui n’aide pas toujours côté crédibilité, mais on fait avec et on offre le café quand même, y’a pas de raison.

 

De temps en temps (la fréquence varie), on les réunit tous au siège principal et les éditeurs viennent présenter leurs ouvrages à venir. C’est à eux de motiver ceux qui seront chargés de nous motiver nous avant qu’on vous motive vous. C’est dire si le succès peut tenir à pas grand-chose, à un fil du téléphone arabe mal raccordé. Chaque repré repart ensuite dans son secteur afin de dispatcher la bonne parole, soit par écrit (pour les tous petits libraires et ceux qui fonctionnent par grille d’office), soit à l’oral (pour ceux qui représentent un certain chiffre d’affaires et qui bossent les nouveautés). Ils ont pour cela un agenda assez impressionnant griffonné de partout dans lequel ils tentent de caser toutes leurs visites alors même que la semaine ne fait que 5 jours et que nous sommes nombreux à fermer le lundi et qu’ils ont deux mois pour voir parfois plus de 100 librairies, parfois sur des secteurs qui peuvent aller de là à là (voir Fig 1), et croyez moi, ça en fait des kilomètres. Alors moi ça va, je suis une librairie spécialisée, du coup je vois une dizaine de diffuseurs, mais chez les généralistes, c’est bien plus.

 

Le repré arrive donc à la librairie avec des croissants (j’ai des chouettes représ) et, depuis peu, a rangé son énorme classeur avec plein de papiers imprimés dedans pour le remplacer par une tablette tactile du plus bel effet qui rendrait presque belles les planches les plus moches. Presque.

Parce que bon, parfois…

Toujours est-il qu’il (ou elle, évidemment) s’efforce alors de se souvenir de ce qu’on lui a raconté en réunion et de me convaincre de me ruer sur toutes ses nouveautés. Ou presque. En vrai, il y en a tellement, des nouveautés, qu’on passe en moyenne 20 secondes sur chaque. Et encore. J’ai un visuel (la couv’ et quelques planches dans le meilleur des cas. Parfois pas de visuel du tout, mais c’est très rare), un pitch, le nom des auteurs, une vague idée du nombre de tomes prévus et zou, c’est parti, t’en veux combien ? Je sais bien que ça va paraitre curieux, mais l’immense majorité du temps, ça suffit à se faire une idée. Les auteurs, on les connait et une planche suffit à voir quel type de dessin ce sera. C’est un peu la chaine, c’est pas ce qu’il y a de plus agréable, mais que voulez-vous, il faut bien foncer, on a 1h30 pour faire quelques centaines de nouveautés, et puis tu comprends, la tréso en ce moment c’est pas top, je baisse les quantités mais t’inquiète, c’est un titre que je surveillerai, promis, tiens la preuve, je mets une petite étoile à côté.

 

On peut pas franchement dire que ces rendez-vous donnent lieu à d’âpres négociations. Le repré, il le prend pas personnellement, il sait bien que si je pouvais en prendre plus, je le ferais, que c’est la crise, la surproduction et tout et tout, qu’il faut faire des choix. Je me retrouve même à faire de plus en plus d’impasses (faut dire qu’il y a des moments où on se fout vraiment de nous), même si parfois ça me fend un peu le cœur (en fait non, car si je fais l’impasse, c’est que vraiment vraiment je sais que ça va être tout nul tout nase et/ou sur Zlatan Ibrahimovic).

 

Après, encore une fois, ce sont des commerciaux. Vous avez ceux qui lâchent rien, ceux qui s’en foutent un peu, ceux qui vous font confiance, ceux qui défendent leur catalogue comme leur chien défendrait son os et qui ne tolèrent aucun commentaire négatif sur ledit catalogue, ceux qui voulaient juste qu’on les laisse là où ils étaient (c’est incroyable à quel point ça change souvent de secteur, un repré), ceux qui sont payés à la mise en place (une hérésie), ceux qui sont assez fous pour se déplacer en transports en commun jusque dans ma banlieue profonde, tout ça pour quelques références que je prendrai par quelques exemplaires (mais il faut croire que ce sont des exemplaires qui comptent), ceux qui me disent plein de secrets que je viens divulguer ici (tihi), ceux qui savent qui je suis, et les autres.

 

Ce doit être archi frustrant pour un auteur de se dire que le sort de son livre dépend de toute cette chaine, depuis son éditeur plus ou moins convaincant jusqu’au libraire qui saura ou non le défendre, en passant par le commercial qui lui a un objectif chiffré global sur l’année et ne vous aimera pas toujours comme la prunelle de ses ouailles de bec et d’ongles. Il lui arrivera même de me dire, de temps à autres que non mais laisse, c’est pas pour toi. Ce qui fait que je l’écouterai encore plus attentivement quand il me dira que laisse pas passer, c’est pile pour toi.

 

Finalement, eux et moi, parfois, c’est le même métier.

Les primes en moins.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

heuze 23/04/2013 14:31


"Le repré, il le prend pas personnellement, il sait bien que
si je pouvais en prendre plus, je le ferais, que c’est la crise, la surproduction et tout et tout, qu’il faut faire des choix. " sauf les représ MDS, ce qui compte c'est les piles qu'ils vont te
faire prendre, si t'en retournes 90% cce n'est pas leur problème. Sinon c'est vrai que dans leur ensemble les représ ont un bon fond et ont une conscience en fonction des différentes librairies
de leur secteur.

Jorg McKie 23/04/2013 11:01


le repré c'est le meilleur ami du libraire, lorsque le libraire est intelligent et qu'il comprend comment s'en servir (dans le sens noble du terme, on n'est pas des animaux...). Trois facteurs
humains comptent et sont portés par les représ, notamment dans les domaines "fiction" (littérature, jeunesse) (c'est moins vrai sur le "non fiction", notamment dans le domaine "livres illustrés,
envahi par les daubes de Marab.). En premier lieu ils portent la réaction première/primaire d'un groupe (leur équipe de représ) qui sont au contact du livre et des ventes de livres en permanence
: leurs attentions collectives à un titre est un bon signal d'avoir à y regarder de plus près. En second lieu une bonne partie sont des lecteurs, et plutôt de bons lecteurs, expérimentés ; s'ils
vous disent "tiens tu devrais jeter un oeil à ça je pense que c'est pour toi", il y a de bonnes chances qu'ils aient raison. Sous réserve, et c'est le troisième point, que les rencontres avec les
représ soient de vraies occasions d'échange, et pas seulement de la prise de commande de nouveautés. La troisième et plus grande force d'un repré, ce qui en fait le meilleur ami du libraire,
c'est qu'en échangeant les deux interlocuteurs (inter !) progressent sur la connaissance du contexte, des résultats locaux comparés à ailleurs, de ce que l'on nomme partout le "benchmark". Quand
c'est bien fait, intelligemment, on en apprend beaucoup. De part et d'autre. Le représentant repart content (pas parce qu'il a pris plein de commande, parce que il a appris des trucs) ; le
libraire continue à agir content (pas parce qu'il a plein de livres qui vont se vendre tout seul comme des petits pains, parce que il comprend mieux ce qu'il fait et comment c'est pareil/pas
pareil des autres...). Bon, pour que ça marché il faut que ce soit les libraires qui voient les représentants, pas des acheturs, il faut éviter toute centralisation, il faut beaucoup
d'intelligence... Donc ça ne marche quasiment que pour les librairies vraiment indépendantes et de taille assez petite (disons entre 2 et 5 personnes, de 350 KE à 1 million et quelque de CA) ; ce
sont d'ailleurs celles-là (les plus intelligentes ! les seules à pouvoir se permettre de mettre de l'intelligence dans la manière de tavailler, au lieu d'y mettre de la productivité et de la
rationalisation des achats) qui survivront. Les autres mourront, car - l'évolution est une garce - sans assez d'intelligence on disparaît...

Le libraire en question 23/04/2013 11:53



oui oui bien sûr. Là je me suis concentré sur ma mauvaise foi et le coté plus 'absurde par moment' des commandes. Mais j'ai deja par ailleurs fait tout plein de déclarations d'amour aux représ
(qui sont effectivement mes meilleurs amis), je peux pas non plus tout le temps passer de la pommade, j'ai une réputation, que diable



Maud 23/04/2013 07:40


Toi-même tu sais.


Ca me rappelle des souvenirs, ou comment se fier à son repré... Je faisais comme toi, le confort de la grande structure en plus (pas de problème de tréso directe, du coup...).