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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 16:39

Bien, vous savez à présent tout sur le comment du comment de l’achat des livres (enfin presque tout, c’est après tout un savoir-faire qui ne s’enseigne pas en deux coups de cuiller à pot. C’est un métier, libraire, je vous ferais dire), penchons-nous à présent sur leur vente.

 

Parce que faut bien vivre hein, et ils vont pas se vendre tout seul, ces machins qui déferlent semaine après semaine, même quand y’a des ponts, des viaducs, des tunnels de joie et de repos loin des librairies (salauds). Je vais commencer par une petite précision qui a son importance : oui, le libraire il a la plus grosse part du gâteau juteux, loin, très loin devant les auteurs qui triment. Mais c’est avec cette part qu’il faut dégager de quoi payer tout le monde (et on sait tous à quel point c’est cher payé, un libraire) afin ensuite de dégager un résultat net indécent tellement il dépasse à peine 1%.

 

Maintenant que nous sommes débarrassés de cette précision propagandiste de paroisse, regardons de plus près ce qui se passe pour les ouvrages qui arrivent à la librairie dans de jolis cartons renforcés très pratiques pour les déménagements. Je vais prendre le cas que je connais le mieux, à savoir le mien (je me trouve très représentatif de moi-même), spé Bd. Il ne s’applique pas à tout le monde, mais devrait pas trop mal refléter la politique de nombre de mes confrères indépendants.

 

Rappel des faits : il sort 5 000 Bds par an (6500 romans, 60 000 livres tout compris). C’est beaucoup, 5 000 Bds. Même si on enlève les rééditions et intégrales, ça en fait plus de 3 500 à exposer (si la librairie fait tous les pans de la Bd). Si on rapporte ça aux 250 jours ouvrés sur l’année, ça en fait une quinzaine chaque jour que le Dieu du papier fait. Certains seront en pile, d’autres à l’unité, mais ce qui est sûr, c’est que ça en fait, du kilo de livres à placer dans la librairie (et là j e ne parle que des nouveautés hein, le réassort c’est un autre problème qui en principe a déjà sa place à sa place). 75 nouveaux titres par semaine.

Qui remplaceront donc mécaniquement 75 titres piochés dans les semaines précédentes, car Archimède a bien dû démontrer à un moment ou à un autre que quand on sort son cul de la baignoire pour ranger sa bibliothèque, eh bien quand y’a plus de place, faut en faire car elle va pas se créer toute seule. Moi j’ai de la chance, j’ai un espace de vente qui n’est pas trop petit et qui approche les 70m². Ca laisse de la place en facing et sur les tables et une surface au sol suffisante pour faire un curling ou une marelle quand on se fait un peu chier au mois d’aout. Je dois avoir en tout et pour tout pratiquement 300 emplacements, si on compte le manga, le comics et la jeunesse en plus des formats traditionnels franco-belges/romans graphiques. Ça veut dire que potentiellement le livre restera grand max 4 semaines en place (75 références x 4 semaines =  300), quel que soit son succès. Sachant que moi, ma clientèle se renouvelle à peu près tous les 3 mois (et les clients qui font vivre la librairie passent en gros tous les 3 mois aussi), ça veut dire que le potentiel de vente ne sera pas atteint pour une majorité de ces titres avec une méthode de ‘un mois de vente maximum parce que bon, hein, y’a des piles qui arrivent, pas de place pour les losers’. C’est une réalité que de dire que la durée de vie d’un titre est de 15 jours à 3 semaines. Mais ce n’est pas par plaisir. C’est un simple impératif d’espace disponible.

 

Si vous êtes une sympathique petite Bd (faites un effort d’imagination), ni géniale ni nulle, dans le ventre mou du classement mais avec un petit quelque chose qui pourrait vous rendre attachant sans que vous soyez choisis en dernier  pour aller dans les buts. Le client potentiel vous repère en passant, se dit que tiens, il y a quelque chose dans le regard, là, je le note pour la prochaine fois, et vous laisse plein d’espoir compter les secondes qui vous sépare de cette prochaine fois. Sauf qu’elle n’arrive jamais. Les secondes s’écoulent dans un carton de retours, direction les entrepôts froids d’Hachette, et l’encre coule sur vos désillusions acides. Le client revient mais vous a déjà oublié et ne songera pas à vous demander au comptoir, seule forme de repêchage possible.

 

Reste que derrière cet aspect un peu froid et calculateur se cachent des hommes et des femmes qui croient en cet objet fait de papier recyclé formé par tous ces pilons qui font la queue jour après jour. Des hommes et des femmes qui lisent les livres (dans le meilleur des cas) et qui les défendent tant bien que mal face à tous ces ‘je vais attendre le tome 2, plutôt, et prendre le nouveau XIII’. Des hommes et des femmes qui n’ont que des beaux cygnes sur leurs tables, choisis avec soin, dans des genres différents, des cygnes qui peuvent bien avoir plusieurs années, peu importe, un livre ne cesse pas d’être intéressant sous prétexte qu’il a plus de deux ans. Des hommes et des femmes qui veulent gagner du fric, certes, mais qui laissent une place de choix en pile dans leur cœur à ces ouvrages qui ont encore du potentiel et qui ne doivent pas être retournés sous prétexte que ouhla, on est déjà le 10 du mois, va falloir songer à se faire créditer, ça fait une semaine qu’on n’en a pas vendu de ce machin, zou, ça dégage.

 

Je suis un fervent défenseur du long seller et du respect du potentiel d’un titre. Mes Il était une fois en France sont toujours en pile, Les Ignorants et Portugal aussi. Long John Silver le sera au moins jusque la fin de l’année (je dis ça pour rassurer les commerciaux de Dargaud qui redoutent qu’une sortie en Avril puisse potentiellement être contre-productive en terme de rapidité de vente et de potentiel max). Ce sont mes locomotives fédératrices. Les Largo Winch, Blake et Mortimer, XIII etc. ne le sont plus depuis belle lurette, leur cycle de vente est terminé ou se poursuivra petit à petit dans le fonds en s’éteignant à petit feu, pas la peine d’ajouter du kérosène.

 

Je me targue de faire très peu d’impasses (je ne prends pas de politique, très peu d’humour et je laisse passer avec plaisir les produits pour hypermarchés) et de laisser sa chance au maximum à un maximum de livres. D’autant plus que je les lis, ces livres, histoire de ne rien laisser passer (oui, parfaitement, je suis le plus beau). Il ne seront pas nombreux, proportionnellement, à avoir la chance d’avoir leur place pour plus de 2 ou 3 mois. Mais je rappelle que nous sommes de nombreux hommes et femmes à procéder ainsi. Et même si  j’ai particulièrement bon goût, ça laisse autant d’opportunités pour autant de livres livrés à eux-mêmes.

 

Ayons foi.

Car quand on se donne la main en dansant sur la même musique, c'est ce qui fait un succès de librairie. Le fameux.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Apprentie en mal de gestion 08/05/2013 10:00


Impressionnant tous ces chiffres. Comment vous calculez le renouvellement de la clientèle ? Et concrètement, qu'est-ce que ça vous apprend sur le fonctionnement de votre librairie (hormis bien
sûr l'aspect perte/gain de clients) ? 

Shaun 02/05/2013 10:23


Mais comment ça se passe pour les livres d'occasion ? Si la place est déjà limitée pour le neuf, pourquoi en faire pour de l'occase que tu ne peux pas renvoyer à l'éditeur ?

Le libraire en question 02/05/2013 14:08



la place visible est limitée. Mais il reste de la place dans les bacs. Et la raison en théorie est tres simple : marge quasi 2 fois supérieure sur l'occaz par rapport au neuf


 


ceci etant, et pour plein d'autres raisons, je fais plus du tout d'occasion (sauf en mangas)