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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 22:38

Il y a des jours où on ferait mieux de rester au lit, à ne rien faire sinon réfléchir au sens de la vie à l’aide d’un chocolat chaud avec des marshmallows fondus parsemés de cannelle.

 

Sauf qu’il y a des jours où l’on est tiré dudit lit par des ouvriers qui ding dong (bon, en vrai ma sonnette fait drrrrrring, ou un truc du genre, c’est moins foufou que ding dong), bonjour, on est là pour remplacer votre chauffe- eau ainsi que la chaudière commune. Moi je suis pas bien bien réveillé, même si trop à mon goût (je me lève en théorie à 9h, pas à 8h. 8h n’existe pas, dans mon monde. Je l’ai banni), mais je parviens à comprendre qu’ils ont déjà coupé l’eau chaude  (ah ?) et l’eau tout court, d’ailleurs (ah…).


Je suis comme un peu tout le monde : j’ai besoin de ma douche le matin. C’est impératif. Sinon j’ai une tête de déterré qu’on a enterré plusieurs fois et mes yeux restent mi-clos toute la journée. C’est gênant dans la mesure où j’ai un poil de boulot en ce moment et que j’ai besoin d’être alerte et pimpant et donner l’illusion que sisi, je suis heureux d’être là, j’ai pas du tout envie de faire des roues sur une plage déserte au sable blanc. Mais bon, soit, faisons sans la douche, il parait de toute façon que c’est mauvais pour la peau d’en prendre une tous les jours, mettons du déodorant pour faire comme si que, et prenons de l’eau dans la machine à café pour au moins pouvoir se brosser les dents (parce que là, j’ai pas de quoi faire illusion).


Arrivé à la librairie après avoir suivi une auto-école sur les ¾ de mon trajet (suis à 15 minutes en voiture de mon boulot), auto école qui de toute évidence accueillait une archi-débutante (on les reconnait au fait qu’elles regardent l’angle mort à gauche en tournant à droite et qu’elles n’envoient pas de sms en conduisant), et surtout après avoir été obligé de refaire un tour pour pas bloquer la rue en sens-unique, vu qu’un camion de livraison avait eu la joyeuse idée de bloquer l’entrée du parking,  je redécouvre avec horreur le chantier que j’ai laissé ces derniers jours. Je n’ai pas ouvert hier (jour férié) car je devais me poser pour répondre à un appel d’offres important pour une collectivité locale et leur expliquer en quoi je suis le plus beau, et à mon âge, il faut un peu plus de temps pour faire qu’on l’est. J’avais donc eu le temps d’oublier le raz-de-marée de samedi, avec des clients de partout, une apprentie nulle part (car en cours), des demandes qui fusaient et une séance de dédicace qui atteignait des sommets de popularité (les gens en parleront encore dans…allez…15 jours). Pas le temps de tout bien ranger, de refaire les piles, de désherber et rempoter, de passer un coup de balai, d’aller chercher le courrier (si ça se trouve on m’a envoyé des lettres parfumées, on sait pas), de vérifier qu’on a rien oublié de faire.


Et en l’occurrence, j’ai oublié d’appeler les clients pour les informer de l’arrivée de leur commande, j’ai mal saisi une commande pour une collectivité et je n’ai pas pensé à libérer le Kraken. Et évidemment, même si j’en ai vendu plein, il me reste des livres affalés par terre comme des glands sur leurs piles trop grandes pour eux, attendant  que je leur trouve une juste place sur les tables. Ou que je fasse le tri et vire le surplus (mais chut, faut pas le leur dire. Personne n’aime l’idée d’être un surplus).


Impossible de charger mes mails (je sais pas, je clicke et il se passe rien, alors que les paramètres sont bons. Je comprends pas. Attendez, je re-clicke, on sait jamais, c’était peut-être un grain de poussière dans l’engrenage d’internet. Ah non. Ça marche toujours pas), impossible de finir mon appel d’offres pour cause de dérangement par des clients (ce sont vraiment les premiers à vous empêcher d’avancer dans votre boulot, c’est fou) alors même que la date limite d’envoi c’est demain et que j’avais planifié de le faire la semaine dernière sauf que bah non, j’ai préféré rester deux heures de plus chaque soir à pousser le bordel pour faire place au bordel du lendemain. J’ai tout juste eu le temps de sortir les livres de la vingtaine de cartons d’office Hachette avant d’aller déjeuner du sommeil du juste, tâchant d’éviter, comme samedi, de manger trois pâtes en cinq minutes derrière le comptoir en expliquant que non, le Largo Winch n’est pas sorti, et oui, je sais bien que vous l’avez vu dans des magazines, mais ils annoncent les sorties du mois de novembre, et ça ne vous échappera pas qu’il n’est pas encore tout à fait fini, le mois de novembre, on a même pas célébré les poilus, c’est dire s’il reste de la marge, vous voulez pas le Chris Ware plutôt ?


Il semblerait que l’après-midi je me transforme en standard téléphonique. Je sais pas ce qu’ils ont, tous à m’appeler. Non, je ne fais pas de la location de dvds. Non non, je vous assure. Oui, que du livre. De la Bd, même. De rien madame. Allô non, je ne fais pas relai Amazon (véridique), qui êtes vous et qui vous envoie ? Allô non, je n’ai pas besoin d’un système de surveillance, je vends de la Bd, ça met trois plombes à cramer (j’ai une petite pensée pour mon apprenti chéri, qui connait les affres de la suie sur les livres là tout de suite) et je vois pas bien qui que ce soit venir faire des cartons blindés de livres pour les revendre 2€ dans un vide grenier. J’ai même eu quelqu’un qui a fait le faux numéro le plus improbable de la planète, avec pas un seul chiffre qui corresponde de près ou de loin à ceux de la librairie. Donc non, je ne m’appelle pas Charles Couillance. Vraiment pas. C’est toi, Bart ?

 

Et ça a été comme ça toute la journée. Des petites choses improbables, des quatrièmes de couv’ sur lesquelles l’éditeur, dans un élan d’inspiration, écrit que cette Bd est un petit bijou, une petite perle, un récit sans concession (barrez la mention inutile), mais aussi un nouveau Marc-Antoine Mathieu (woohoo) et le nouveau Carnets de Cerise (bis).

J’ai même dit à un client « je vous laisse mener l’enquête ». En oubliant qu’il était flic. Je fus mi-amusé mi-honteux, mi tout court.

J’aurais dû rester un peu plus tard ce soir à la librairie pour vraiment ranger pour préparer l’arrivée du nouveau Largo Winch demain, mais j’en avais marre. J’avais envie de rentrer vite vite (beam me up, Scottie), d’ouvrir le colis que j’attends depuis 3 semaines et de manger ce gâteau de riz fait maison et donné ce matin par un client.

 

Quand j’arrive chez moi, vers 20h30, les ouvriers sont toujours là. Bonsoir monsieur, bon, on vous prévient, vous n’aurez pas d’eau chaude ce soir, il faut le temps que ça se mette en route. Et vous n’avez pas de chauffage, on arrive pas à tout faire marcher. On appellera un technicien demain matin. Je commence à leur proposer quelque chose à boire, avant de me rappeler que je n’ai rien à leur proposer. Juste du sirop de grenadine, du Dr Pepper ou du Root Beer. Ils déclinent poliment alors même qu’ils n’ont compris qu’un mot sur deux et doivent me prendre pour un méga ringard. Un avis de passage m’attend dans ma boite aux lettres en lieu et place du colis et je n’ai aucune idée de quand je pourrai aller le chercher.

 

C’est pas grave.

Il me reste Marc-Antoine Mathieu.

Et le gâteau de riz.

 

Ça pourrait être pire.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

Mimine 14/11/2014 17:38


Voilà un bon article où l'on retrouve du rythme, de l'enthousiasme malgré la fatigue... même si les faits racontés peuvent paraître anodins, c'est aussi le fait d'avoir envie de les faire
partager, d'être lu qui les rendent intéressants et attachants. Allez courage avant le raz-de-marée des fêtes...

Bibigeneve 13/11/2014 12:23


Et oui, il y a des jours où ... Mais merci pour ce grand moment de rigolade ! Cependant, te rends-tu compte du temps que tu as perdu à l'écrire ? Autant de cartons non rangés !!!