Partager l'article ! Une crotte de nez à New Delhi: - (Bonjour), vous fermez dans combien de temps ? Je mets le bonjour entr ...
- (Bonjour), vous fermez dans combien de temps ?
Je mets le bonjour entre parenthèses, car je suis pas bien sûr qu’il a eu lieu, mais je lui accorde le bénéfice du doute, je suis peut-être simplement fatigué, la journée fut rude, c’est étrange, il faut croire que les gens ont besoin de lire de la Bd en ce mois de Novembre qui s’éternise, histoire d’oublier que dans quelques jours il va bien falloir acheter un sac à sapin et tenter de défaire la guirlande électrique.
Je lui réponds que je ferme dans précisément 1h et 17 minutes, sauf activité prolongée indépendante de ma volonté (les derniers clients pénibles qui ne savent jamais que je ferme à 19h et non à 19h30 sont toujours les bienvenus le dernier jour du mois, surtout s’il manque quelques euros à mon objectif). Et sur ce je le laisse se débrouiller dans la boutique, visiblement il n’a pas besoin de moi, il farfouille un peu partout, tout dégingandé qu’il est, un peu gauche, non coiffé et s’habillant comme si sa mère lui avait tout organisé le matin sur son lit de la même manière depuis les années 70s (le pantalon en velours côtelé forcément un peu court, c’est primordial pour que les chaussettes blanches soient apparentes, sinon le cliché n’est que partiel).
Moi de toute façon je suis occupé, j’ai des clients à renseigner, des clients qui disent bonjour distinctement, des clients qui ont besoin d’être sauvés de la morosité, et ce n’est pas une tâche que je prends à la légère. La preuve, j’ai déjà fait ma déco de Noël. Oui bon ok, en vrai c’est mon apprentie qui l’a faîte, mais il faut reconnaître que autant elle est super nulle en ordre alphabétique, autant pour accrocher des boules au plafond, elle maîtrise. Je pense que ça en dit long sur la différence entre l’homme et la femme.
Je suis bien entendu contre la discrimination (autre que sexuelle), et une fois que j’ai répandu du bonheur dans le cœur de mes clients, je file voir l’homme mystère et je lui demande si je peux le renseigner et s’il arrive à s’y retrouver dans mon organisation pré-Noël par encore tout à fait au point.
- Hein ? Heu oui c’est bon. Ah dites-moi, vous avez le manga qui sème le vent ?
Ah ! Chouette, une charade. Je réfléchis rapidement à la signification précise de cette expression, est-ce qu’il cite du Solaar (peu probable, rapport au velours et aux ourlets qui font pas terriblement back dans les bacs), ou est-ce que ça aurait un rapport avec la tempête ? Ou parle-t-il d’un manga qui nous souffle sur notre siège ou fauteuil, qui rase tout sur son passage ? A moins que….
- Les vents de la colère vous voulez dire ?
- Oui voilà, j’ai le premier volume
Tu parles d’une charade, c’était juste un titre incorrect, c’est nul. Je préfère vraiment quand on joue à Motus, Pyramide ou qu’on me donne au moins un rébus.
Je lui apporte donc le deuxième tome
- Et le troisième n’est toujours pas sorti ?
- Dans la mesure où c’est un diptyque, non, pas encore
- Ah ok
Je ne réponds jamais de manière sarcastico-condescendante (enfin j’essaie tout du moins), sauf quand on est désagréable avec moi et qu’on ne fait pas l’effort de sourire au moins une fois. Honnêtement, si vous voyiez mon air angélique et mes petits yeux qui rient et pétillent, vous comprendriez qu’il est impossible de ne pas baisser son armure, retirer sa carapace et me prendre dans ses bras en me disant que bon sang je sens bon le lait de palme des îles du Pacifique (pas faux).
-Et sinon, vous avez du Larcenet ?
J’en profite pour lui vanter les mérites de son dernier, Blast, qui est vraiment excellent, et face à son stoïcisme je lui indique ses titres chez Poisson-Pilote et les rêveurs
-Ah oui voilà, moi ce que j’aime chez lui c’est Le Retour à la terre. Le combat ordinaire, j’ai lu le premier, ça m’a suffit
-Dommage que le Retour à la terre soit pas vraiment du Larcenet, c’est co-écrit par Ferri
- Ah peut-être je sais pas, en tout cas c’est ce qu’il a écrit de mieux.
- Dans ce cas il vaudrait peut-être mieux aller vers De Gaulle à la plage, plutôt
- Bof, moi tout ce qui est politique, je laisse ça aux spécialistes, je préfère pas m’en mêler.
Je sais reconnaître une bataille perdue d’avance, donc j’en rajoute pas, je retourne derrière mon comptoir histoire de ranger mon bordel. Je tombe sur mes oreilles de Bill, et je tente de visualiser ce client avec, ce qui a le mérite de m’amener dans des contrées probablement jamais explorées par mon esprit pourtant très dérangé et à l’imagination fertile. Et accessoirement, c’était plutôt hilarant.
A 19h pile, il m’apporte une petite pile de livres (Spirou et Fantasio à Tokyo, Les vents de la colère 2 et une cartographie du monde de Troy) .Il pose alors les yeux sur le coffret fait par opportunisme et par Dargaud pour Le journal d’un ingénu, de Bravo.
- Vous en pensez quoi vous de cet album ? Moi j’ai jamais eu envie de le lire
-J’en pense le plus grand bien, un des tous meilleurs albums de l’année dernière, le prix à Angoulême (entre autres) est justifié, c’est une franche réussite, tout y est, vous pouvez foncer vous serez pas déçu
- Moui suis pas convaincu, je suis sûr que c’est bourré de nostalgie mal placée, que ça fait pas moderne du tout
Là je sais pas trop quoi répondre, c’est pas comme si j’allais réussir à le faire changer d’avis, j’imagine que sa question était une pure formalité, je lui fais simplement remarquer que ça se passe juste avant la seconde guerre mondiale, donc forcément pour la modernité au sens propre on repassera, mais que ça reste de l’excellente bande dessinée comme on l’aime avec tout plein d’ingrédients chouettes et d’intelligence.
- Ouais mais quand même, je préfère pas la lire.
Je vais pas non plus le mettre dehors à coups de savate dans les fesses pour si peu, chacun a droit à son opinion, aussi peu informée soit-elle. Je lui tends même la main et lui propose une carte de fidélité
- Non merci, je ne pense pas que je reviendrai. Au revoir.
Peut-être est-il de passage, peut-être n’a-t-il pas le droit de sortir de chez lui tout seul en temps normal, ça j’en sais rien. J’aime bien tenter de comprendre les gens et de leur trouver des circonstances atténuantes, c’est vraiment mon truc à moi. Le plus probable étant bien entendu qu’il n’a pas été satisfait par son expérience à mes côtés.
On fait vraiment de belles rencontres, en cette saison.
Le complot contre l’Amérique (Roth) : encore une belle réussite du père Roth que j’aime décidément vraiment tout plein.