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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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16 novembre 2009 1 16 /11 /novembre /2009 00:50
J’ai beau être barbu, sage, omniscient et aimer tous mes clients indépendamment de leur forme et couleur, eh bien ça ne fait pas de moi un Dieu, et j’ai mes faiblesses. Notamment celle de ne parfois pas être capable de traiter mes enfants et semblables équitablement, ce qui fait de moi quelqu’un de profondément humain et attachant bourré de défauts, et qui permet de ne pas culpabiliser quand je constate que ouais, y’en a qui m’agacent profondément.

 

 

On dirait pas comme ça, mais pour m’agacer, faut y aller. Je suis d’une patience exemplaire, j’essaie d’avoir un sourire pour chacun (et chacune, tant qu’à faire) et de ne pas prendre mes clients pour des trains de marchandise qui s’arrêteraient au comptoir pour recharger et payer tout en faisant un boucan pas possible. L’important étant qu’ils aillent décharger ailleurs (sur le vieux port, dirait Desproges) et qu’ils ne bloquent pas tout le monde sur la quai. Hier matin j’ai même fait un semblant de conversation polie avec une dame d’un âge certain qui m’a tenu la jambe pour m’expliquer que son petit-fils ‘travaillait là dedans’ (j’ai jamais su si elle voulait dire par là qu’il était dessinateur ou libraire, mais à ma décharge (ce sera le mot clef du jour) elle était un peu folle), et qu’il avait lui aussi des figurines mais qu’elles lui faisaient peur à elle, surtout dans le noir. Au moment de me souhaiter une bonne journée et de partir choisir ses haricots blancs sur le marché, elle a aperçu des affiches pour le nouveau Sfar qui traînaient sur une pile de livres, en a pris une et me demande combien ça coûte.

 

‘Rien du tout madame, je vous en offre une avec plaisir’

J’ai cru qu’elle allait me baiser les pieds, les yeux humides, comme si je venais de pleurer des larmes de sangs avec des stigmates de partout. C’est que j’en fais de l’effet moi aux personnes âgées un peu folles.

 

Mais malgré cette patience et ce flegme qui me caractérisent, il m’arrive de perdre patience. Toujours intérieurement dans la mesure du possible, parce que bon, hein, je vais pas non plus me mettre à crier sur mes clients (ou sur qui que ce soit, d’ailleurs, je ne crie jamais. Je crois même n’avoir jamais crié. C’est très frustrant, je plains celui ou celle qui va se prendre 32 années de frustration et sur qui je vais tout décharger. Si j’ose dire).

 

Et donc la voilà qui se pointe, en ce vendredi, alors que je suis archi débordé (mais vraiment débordé, comme rarement, ils ont fait fort cette semaine) et que je tente tant bien que mal de ranger les nouveaux mangas qui m’ont été livrés avec 24h de retard. C’est le genre de jeune fille adolescente un poil lourdingue et qui n’a pas trop d’amis. Généralement j’ai beaucoup de compassion pour ces demoiselles car je les imagine un peu mal dans leur peau et je vais pas enfoncer le clou un peu plus en ne les écoutant pas et en les envoyant valser dans les choux des quolibets de leurs camarades. Mais elle, c’est spécial, elle a le don de passer son temps à me faire perdre le mien, sans raison autre que de me poser des questions dont elle connaît les réponses (bon ça, j’ai quelques spécimens qui le font) ou de savoir si je connais tel ou tel personnage qui apparaît dans le tome 15 de D Gray man (la réponse est non). Mais c’est demandé de manière tellement agressive et antipathique que j’ai du mal à répondre tout gentiment avec la patience d’un prof de musique face à une classe de 3ème qui préfèrerait taper sur des bambous et être numéro un plutôt que de jouer de la flûte.

 

Bon, visiblement elle a une autre de ses questions inspirées, inspiration profonde de mon côté aussi, je prends sur moi, salut Barbara (c’est pas son vrai prénom), que puis-je faire pour toi ?

 

Elle se met à rougir. A baisser les yeux. Et à méchamment tourner autour du pot, ce qui ne m’arrange pas des masses, rapport aux piles qui m’attendent impatiemment.

 

- Alors j’ai entendu parler de mangas, avec des hommes qui…enfin c’est des histoires d’amour, mais un peu différentes, et il paraît que…enfin y’a des hommes et ils…mais j’ai juste lu quelques chapitres et ils…enfin parfois y’a des filles, mais principalement c’est des hommes, et celui que j’ai lu heu…

 

Je la laisse s’enfoncer un peu, je peux aussi être un gros con cruel, y’a pas de raison, après tout j’ai prévenu que j’étais humain, ça fait partie des prérogatives.

 

-Oui, et ?

- Eh bien heu je me demandais si ça existait pour de vrai et heu…

 

Comme je suis néanmoins un être humain miséricordieux, j’abrege ses souffrances, je joue le jeux, je lui dis que oui, ce sont des Yaoi (comme si elle ne le savait pas), qu’est ce que tu veux savoir, exactement ?

Evidemment, elle veut que je lui en montre. Après tout, ça fait aussi partie du métier, même si je sais qu’elle n’en achètera pas, il n’y a aucun problème en soi à ce que je lui montre les quelques uns qui sont intéressants (ça fait aussi partie du métier que de savoir quels sont ceux dans ce genre passablement insipide qui ont un quelconque intérêt (rien à voir avec de l’homophobie latente, c’est juste que ce sont des histoires d’amour avec dominant/dominé, le dominé étant de préférence un jeune homme pré pubère androgyne qui ne sait dire que oh mais qu’est ce qui m’arrive, quels sont ces sentiments conflictuels qui me remuent le bas-ventre, non je ne cèderai pas, non, je serai fort oh mais, mais ooooooh oui encore mais sois doux avec moi, je suis un être fragile qui n’aspire qu’à aspirer et être aimé de toi).

 

Alors je suis sympa, tout en rangeant mes piles pour montrer que je suis pas mal occupé et que là c’est pas trop le moment, je lui sors quelques références.

 

-Ah oui je les ai lus en scan tout ceux-là, y’a quoi d’autre ?

 

Elle ne rougit plus. Elle a remplacé ses yeux frêles et honteux par un regard de prédatrice aux dents longues, elle veut que je fasse une pile de plus sur le bureau, avec rien que du Yaoi (et du Yuri, si possible, mais ça j’ai pas trop, à part Maka-Maka, et pour le coup elle est trop jeune pour voir des jeunes filles à poil se caresser mutuellement, chaque chose en son temps).

 

Je lui explique que tout se ressemble, qu’avec ça elle a déjà fait un peu le tour, que bon w-e Barbara (c’est toujours pas son vrai prénom), que j’ai du boulot, mais passe la semaine prochaine, on en reparlera.

 

Dieu est hypocrisie.

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Published by Le libraire en question
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commentaires

25/11/2009 17:45


aprés une petite pause de 2 mois sans passer par ici (oui je sais.. honte à moi...) c'est un plaisir de reprendre ces lectures !!!

ne te démotive pas petit libraire barbu à loutre avec son paquet de granola sous le bras (phrase à mettre dans l'ordre que tu veux...)


Gulby 19/11/2009 18:22


*Vexée dans les trefonds de son être* Mais je m'insurge ! On peut très bien s'identifier à des méga bonasses ET aimer le yaoi !!! Par exemple, Le jeu du chat et de la souris, qui même s'il est un
peu basé sur le même shéma que celui que tu as dépeint, est un poil plus subtil, justement, et a le mérite d'être non censuré et de montrer ce qu'il y a à montrer dans une relation entre
hommes...

Bon, je note, la prochaine fois, c'est pas seulement le rayon BD X que je vais dévaliser, mais le rayons manga/manhua/manwha X...


sebar 17/11/2009 15:07


ouais, c'était costaud la sem derniere les arrivées, pas vrai ?
je dois dire que maka maka est assez emoustillant.
même pour un libraire qui en a vu d'autres...


Le libraire en question 17/11/2009 22:23


 oui, j'aime bien Maka Maka. etrangement, je le vends pas aux libidineux habituels. Au contraire, ca s'adresse a un public un poil plus fin


Francis 16/11/2009 19:25


(je vais rien dire, j'ai des amies de cette amie qui passent ici, hein, elles pourraient cafter)
(et oups, coquille, que msieur Guilbert me pardonne d'avoir écorché son nom, je ne pensais pas à l'autre pourtant)


Francis 16/11/2009 13:24


Monsieur Guibert, il mérite d'être barbu.
C'est marrant, ta cliente me fait un peu penser à une copine.
Quoique... Non, elle doit s'y connaître mieux que ça en yaoi, en fait. J'ai rien dit.
Apprends lui la vie, file-lui l'Amour Propre, non ?


Le libraire en question 16/11/2009 17:34


(Guilbert, a ne pas confondre avec Guibert)
et sinon, j'espere sincerement pour ton amie que non, elle ne lui ressemble pas