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  • : Les libraires se cachent pour mourir
  • : Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux. Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça
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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 00:59

Je fais partie des meubles.

Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, je suis ce petit morceau de phare qui luit au loin (enfin on dirait que je suis au loin, mais en vrai c’est juste que je suis pas bien grand). Un petit bout de rien du tout qui rassure et qui fait que vous ne faites pas que passer la tête pour me demander si je fais bien les photocopies (qui diable peut bien avoir encore besoin de photocopies en 2013 ?).

 

Perché sur mon tabouret derrière mon comptoir, j’en vois passer, des clients. Des égarés, des enjoués, des avec poussette, des qui cherchent du réconfort dans quelques pages imprimées, des qui passaient par là pour dire bonjour, des qui oh tiens, tu t’es fait couper les cheveux, c’est la coupe de printemps dis donc. Ces clients qui ne sont jamais vraiment sûrs que le soleil se lèvera demain, mais leur main à couper que le libraire là, il sera présent derrière son comptoir. Parce que quand on a un boulot comme ça qu’on aime, c’est un peu comme si on travaillait pas du tout. D’ailleurs on se demande un peu ce qu’il fout, derrière son comptoir, toute la journée, mais ça c’est une autre question (y’a bien des rumeurs, mais dans le village on n’y prête plus trop attention, surtout que la nouvelle attraction depuis quelque temps, c’est un distributeur de pain frais placé à l’entrée de la mairie. Chacun se demande comment fonctionne ce miracle de technologie et si ça veut dire qu’il y aura des éclairs au café un jour).

 

Ce qu’il fout derrière son comptoir, lui-même se le demande. Je sais pas ce qu’il a foutu, Dieu, cette année, mais les jours fériés de Mai s’enchainent à la vitesse de l’éclair dans le jardin d’Eden qu’est ma vie (en gros, je me balade à poil devant des serpents cachés en évitant de bouffer des pommes). C’est parfait pour solder ses congés, certes, et enfin s’offrir ce long week-end à la plage qu’on s’est promis après une nuit d’amour trop courte mais bon, c’est le stress, raison de plus pour partir. Mais niveau commerce, je vous cache pas que c’est pas le méga pied post-pomme de discorde (oui, rien à voir avec l’Eden, les journées sont longues pendant ces viaducs, il faut bien que je me raconte des histoires, et pour ça les Grecs c’était quand même un peu les plus forts. Le polythéisme, ça multiplie les possibilités, y’a pas à dire).

 

C’est très simple : on se croirait au mois d’Août. Mais pas un mois d’Août à Palavas de la Grande Motte à faire du surf à Biarritz (je name-drop comme je peux, ça fait longtemps que j’ai pas trempé mes pieds dans de l’eau salée autre que quand je fais des pâtes).Non. Du vrai mois d’Août parisien. Celui qui sert à rien. Celui des touristes et des stagiaires. Celui de Paris plage, les pieds rongés par la Seinependant que les pigeons se prélassent. Un mois d’Août sans jeux Olympiques, sans Tour de France, sans Roland Garros, sans tube de l’été et sans Ingrid Chauvin.

 

Et sans client. Même pas pour une petite photocopie. Même pas pour une pile de montre. Oh, il y a bien un passant qui m’a demandé si je serais intéressé par des spectacles musicaux, qu’il peut même s’occuper de la lumière s’il le faut, mais on sentait bien qu’il n’y mettait que la moitié de son cœur pourtant généralement si motivé.

‘Mais si vous n’aimez pas le zouk, on peut jouer d’autres choses vous savez, tenez, voilà ma carte’.

Du zouk.

Août ou pas Août, je suis assez lucide pour savoir qu’il faut parfois des frontières, en matière de goûts.

La mienne se situe pile là.

Entre la pomme et le zouk.

 

C’est bien, ça me fait un titre pour cet article. La torpeur est contagieuse.

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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 18:53

Zou, voici ce qui s’est passé côté lectures du mois d’Avril (c’est dommage qu’il s’agisse pas du mois de Mars, je l’aurais appelé ‘LL de Mars (Les Lectures de Mars)’ et ça aurait été rigolo.

 

Mat échec (Pastor) : heu…là je sèche. On va passer au suivant, plutôt.

 

The Help (Stockett) : pour ceux qui l’ignoreraient, il s’agit de La couleur des sentiments, en VF, énorme succès de librairie de ces dernières années. Il traine sur ma pile depuis un moment, attendant son heure, qui est donc enfin venue. Alors oui, c’est sympa comme tout, et l’auteur parvient à éviter de caser trop de clichés malgré une tripotée de bons sentiments gluants. Bien écrit, bien mené, bon moment de lecture (même si je trouve la dernière partie un peu forcée).

 

Nager sans se mouiller (Salem) : auteur que je découvre sur les conseils d’une libraire de goût et ma foi, c’est du bon polar drôle avec un petit quelque chose en plus mine de rien. Faut que je me penche sur ses autres.

 

Light Boxes (Jones) : une petite fable qui paie pas de mine derrière sa centaine de pages mais qui regorge d’excellentes idées (pour punir les humains d’avoir trop voulu voler dans le ciel, l’hiver décide de durer éternellement. La résistance s’organise). Il a été traduit il y a quelques mois…je dis ça, je dis rien.

 

Sale temps pour les braves (Carpenter) : han mais ça c’est pile le genre de roman que j’adore (vous noterez que je l’ai mis dans mon top 10). Ça prend aux tripes et on se prend d’affection pour ces ptits gars qui tentent tant bien que mal de s’en sortir en marge d’une société qui s’efforce de les ramener sur un droit chemin qui ne veut pas d’eux. Excellent roman, excellente traduction, dans la lignée d’un Seigneur des porcheries, entre autres.

 

Pedro Paramo (Rulfo) : changement radical de décor, roman court et dense qui se savoure afin d’en décortiquer toutes les couches.

 

Vivre ! (Hua) : j’ai retrouvé avec grand plaisir l’auteur du génial Brothers, dont on retrouve les thèmes essentiels.

 

Espèces d’espaces (Perec) : ce mec me fascine. Littéralement. Impossible de lire une seule de ses phrases sans me dire que pfff mais oui mais bien sûr ! Et puis bon, l’amateur de liste que je suis ne peut qu’applaudir ce genre d’énumérations.

 

Les morts de la Saint jean (Mankell) : ça c’était mon premier Mankell. Donc ouaip, c’est très bien et très efficace, mais comme souvent avec ce genre de polar, je me retrouve à m’ennuyer profondément à partir du moment où l’enquête est résolue. Les actions finales et crescendo (oui, y’a du crescendo dans les romans Suédois) qui n’apporte pas grand-chose, ça me gonfle un peu. Mais bon, je pinaille, c’est du très bon polar.

 

Le boucher des Hurlus (Amila) : beaucoup aimé, moi. Le thème est intéressant (un orphelin de la première guerre mondiale dont le père a été fusillé car déserteur cherche à venger ce dernier) et l’aventure rocambolesque (oui, parfaitement, j’ai écrit rocambolesque), avec en plus une langue et une gouaille propres (oui, j’ai écrit gouaille).

 

La nuit du Jabberwock (Brown) : il est super drôle, Brown, et le prouve une fois de plus dans ce récit complètement déjanté que l’on va ranger dans la catégorie Polar mais qui en vrai est bien plus que ça.

 

A la croisée des mondes (Pullman) : grand classique du livre jeunesse (je vois pas bien en quoi c’est jeunesse d’ailleurs. Comme souvent avec les grands livres tout court), me suis plongé avec joie et bonheur dans ce long récit (près de 2 000 pages). Efficace comme tout (et c’est pas péjoratif) avec les ingrédients habituels de ce type de récit, idéal quand on est d’humeur fantasy.

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 16:39

Bien, vous savez à présent tout sur le comment du comment de l’achat des livres (enfin presque tout, c’est après tout un savoir-faire qui ne s’enseigne pas en deux coups de cuiller à pot. C’est un métier, libraire, je vous ferais dire), penchons-nous à présent sur leur vente.

 

Parce que faut bien vivre hein, et ils vont pas se vendre tout seul, ces machins qui déferlent semaine après semaine, même quand y’a des ponts, des viaducs, des tunnels de joie et de repos loin des librairies (salauds). Je vais commencer par une petite précision qui a son importance : oui, le libraire il a la plus grosse part du gâteau juteux, loin, très loin devant les auteurs qui triment. Mais c’est avec cette part qu’il faut dégager de quoi payer tout le monde (et on sait tous à quel point c’est cher payé, un libraire) afin ensuite de dégager un résultat net indécent tellement il dépasse à peine 1%.

 

Maintenant que nous sommes débarrassés de cette précision propagandiste de paroisse, regardons de plus près ce qui se passe pour les ouvrages qui arrivent à la librairie dans de jolis cartons renforcés très pratiques pour les déménagements. Je vais prendre le cas que je connais le mieux, à savoir le mien (je me trouve très représentatif de moi-même), spé Bd. Il ne s’applique pas à tout le monde, mais devrait pas trop mal refléter la politique de nombre de mes confrères indépendants.

 

Rappel des faits : il sort 5 000 Bds par an (6500 romans, 60 000 livres tout compris). C’est beaucoup, 5 000 Bds. Même si on enlève les rééditions et intégrales, ça en fait plus de 3 500 à exposer (si la librairie fait tous les pans de la Bd). Si on rapporte ça aux 250 jours ouvrés sur l’année, ça en fait une quinzaine chaque jour que le Dieu du papier fait. Certains seront en pile, d’autres à l’unité, mais ce qui est sûr, c’est que ça en fait, du kilo de livres à placer dans la librairie (et là j e ne parle que des nouveautés hein, le réassort c’est un autre problème qui en principe a déjà sa place à sa place). 75 nouveaux titres par semaine.

Qui remplaceront donc mécaniquement 75 titres piochés dans les semaines précédentes, car Archimède a bien dû démontrer à un moment ou à un autre que quand on sort son cul de la baignoire pour ranger sa bibliothèque, eh bien quand y’a plus de place, faut en faire car elle va pas se créer toute seule. Moi j’ai de la chance, j’ai un espace de vente qui n’est pas trop petit et qui approche les 70m². Ca laisse de la place en facing et sur les tables et une surface au sol suffisante pour faire un curling ou une marelle quand on se fait un peu chier au mois d’aout. Je dois avoir en tout et pour tout pratiquement 300 emplacements, si on compte le manga, le comics et la jeunesse en plus des formats traditionnels franco-belges/romans graphiques. Ça veut dire que potentiellement le livre restera grand max 4 semaines en place (75 références x 4 semaines =  300), quel que soit son succès. Sachant que moi, ma clientèle se renouvelle à peu près tous les 3 mois (et les clients qui font vivre la librairie passent en gros tous les 3 mois aussi), ça veut dire que le potentiel de vente ne sera pas atteint pour une majorité de ces titres avec une méthode de ‘un mois de vente maximum parce que bon, hein, y’a des piles qui arrivent, pas de place pour les losers’. C’est une réalité que de dire que la durée de vie d’un titre est de 15 jours à 3 semaines. Mais ce n’est pas par plaisir. C’est un simple impératif d’espace disponible.

 

Si vous êtes une sympathique petite Bd (faites un effort d’imagination), ni géniale ni nulle, dans le ventre mou du classement mais avec un petit quelque chose qui pourrait vous rendre attachant sans que vous soyez choisis en dernier  pour aller dans les buts. Le client potentiel vous repère en passant, se dit que tiens, il y a quelque chose dans le regard, là, je le note pour la prochaine fois, et vous laisse plein d’espoir compter les secondes qui vous sépare de cette prochaine fois. Sauf qu’elle n’arrive jamais. Les secondes s’écoulent dans un carton de retours, direction les entrepôts froids d’Hachette, et l’encre coule sur vos désillusions acides. Le client revient mais vous a déjà oublié et ne songera pas à vous demander au comptoir, seule forme de repêchage possible.

 

Reste que derrière cet aspect un peu froid et calculateur se cachent des hommes et des femmes qui croient en cet objet fait de papier recyclé formé par tous ces pilons qui font la queue jour après jour. Des hommes et des femmes qui lisent les livres (dans le meilleur des cas) et qui les défendent tant bien que mal face à tous ces ‘je vais attendre le tome 2, plutôt, et prendre le nouveau XIII’. Des hommes et des femmes qui n’ont que des beaux cygnes sur leurs tables, choisis avec soin, dans des genres différents, des cygnes qui peuvent bien avoir plusieurs années, peu importe, un livre ne cesse pas d’être intéressant sous prétexte qu’il a plus de deux ans. Des hommes et des femmes qui veulent gagner du fric, certes, mais qui laissent une place de choix en pile dans leur cœur à ces ouvrages qui ont encore du potentiel et qui ne doivent pas être retournés sous prétexte que ouhla, on est déjà le 10 du mois, va falloir songer à se faire créditer, ça fait une semaine qu’on n’en a pas vendu de ce machin, zou, ça dégage.

 

Je suis un fervent défenseur du long seller et du respect du potentiel d’un titre. Mes Il était une fois en France sont toujours en pile, Les Ignorants et Portugal aussi. Long John Silver le sera au moins jusque la fin de l’année (je dis ça pour rassurer les commerciaux de Dargaud qui redoutent qu’une sortie en Avril puisse potentiellement être contre-productive en terme de rapidité de vente et de potentiel max). Ce sont mes locomotives fédératrices. Les Largo Winch, Blake et Mortimer, XIII etc. ne le sont plus depuis belle lurette, leur cycle de vente est terminé ou se poursuivra petit à petit dans le fonds en s’éteignant à petit feu, pas la peine d’ajouter du kérosène.

 

Je me targue de faire très peu d’impasses (je ne prends pas de politique, très peu d’humour et je laisse passer avec plaisir les produits pour hypermarchés) et de laisser sa chance au maximum à un maximum de livres. D’autant plus que je les lis, ces livres, histoire de ne rien laisser passer (oui, parfaitement, je suis le plus beau). Il ne seront pas nombreux, proportionnellement, à avoir la chance d’avoir leur place pour plus de 2 ou 3 mois. Mais je rappelle que nous sommes de nombreux hommes et femmes à procéder ainsi. Et même si  j’ai particulièrement bon goût, ça laisse autant d’opportunités pour autant de livres livrés à eux-mêmes.

 

Ayons foi.

Car quand on se donne la main en dansant sur la même musique, c'est ce qui fait un succès de librairie. Le fameux.

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 00:57

Ça ne se voit pas forcément, mais là il est minuit. J’étais parti pour passer une fin de soirée lecture tranquille, mais comme ça fait longtemps que je n’ai rien écrit et que je déteste vous savoir baignant dans l’ignorance, je m’en vais vous raconter la merveilleuse histoire de comment c’est donc que les livres arrivent jusqu’en librairie. Enfin pas la partie distribution (sinon je vais m’énerver), mais plutôt la partie diffusion. Autrement dit : comment ils s’y prennent, ceux qu’on appelle les ‘représ’, pour nous vendre les livres que nous vous vendrons en retour pour nous venger ?

 

Il faut tout d’abord s’avoir qu’un repré, c’est par définition un commercial. Son directeur commercial lui fixe des objectifs sur l’année et des primes qui sont censés l’inspirer au plus haut point avant même de découvrir le programme des réjouissances. Dans le meilleur des cas, c’est un ancien libraire (ça arrive fréquemment) qui s’est rendu compte que attends, ça paie que dalle ce machin, passons plutôt de l’autre côté et tout notre temps en voiture, et qui par conséquent connait plutôt bien le milieu et le produit. Dans le pire des cas (ça arrive souvent), c’est un commercial tout court qui vient d’une toute autre branche et qui ne saurait pas faire la différence entre Chris Ware et Amélie Nothomb. Vous avez aussi ceux à qui on refourgue un catalogue Bd en plus de leur catalogue jeunesse ou littérature générale et qui se dépatouillent avec, en sachant pertinemment qu’ils auront toujours en face d’eux quelqu’un qui s’y connait bien mieux. Ce qui n’aide pas toujours côté crédibilité, mais on fait avec et on offre le café quand même, y’a pas de raison.

 

De temps en temps (la fréquence varie), on les réunit tous au siège principal et les éditeurs viennent présenter leurs ouvrages à venir. C’est à eux de motiver ceux qui seront chargés de nous motiver nous avant qu’on vous motive vous. C’est dire si le succès peut tenir à pas grand-chose, à un fil du téléphone arabe mal raccordé. Chaque repré repart ensuite dans son secteur afin de dispatcher la bonne parole, soit par écrit (pour les tous petits libraires et ceux qui fonctionnent par grille d’office), soit à l’oral (pour ceux qui représentent un certain chiffre d’affaires et qui bossent les nouveautés). Ils ont pour cela un agenda assez impressionnant griffonné de partout dans lequel ils tentent de caser toutes leurs visites alors même que la semaine ne fait que 5 jours et que nous sommes nombreux à fermer le lundi et qu’ils ont deux mois pour voir parfois plus de 100 librairies, parfois sur des secteurs qui peuvent aller de là à là (voir Fig 1), et croyez moi, ça en fait des kilomètres. Alors moi ça va, je suis une librairie spécialisée, du coup je vois une dizaine de diffuseurs, mais chez les généralistes, c’est bien plus.

 

Le repré arrive donc à la librairie avec des croissants (j’ai des chouettes représ) et, depuis peu, a rangé son énorme classeur avec plein de papiers imprimés dedans pour le remplacer par une tablette tactile du plus bel effet qui rendrait presque belles les planches les plus moches. Presque.

Parce que bon, parfois…

Toujours est-il qu’il (ou elle, évidemment) s’efforce alors de se souvenir de ce qu’on lui a raconté en réunion et de me convaincre de me ruer sur toutes ses nouveautés. Ou presque. En vrai, il y en a tellement, des nouveautés, qu’on passe en moyenne 20 secondes sur chaque. Et encore. J’ai un visuel (la couv’ et quelques planches dans le meilleur des cas. Parfois pas de visuel du tout, mais c’est très rare), un pitch, le nom des auteurs, une vague idée du nombre de tomes prévus et zou, c’est parti, t’en veux combien ? Je sais bien que ça va paraitre curieux, mais l’immense majorité du temps, ça suffit à se faire une idée. Les auteurs, on les connait et une planche suffit à voir quel type de dessin ce sera. C’est un peu la chaine, c’est pas ce qu’il y a de plus agréable, mais que voulez-vous, il faut bien foncer, on a 1h30 pour faire quelques centaines de nouveautés, et puis tu comprends, la tréso en ce moment c’est pas top, je baisse les quantités mais t’inquiète, c’est un titre que je surveillerai, promis, tiens la preuve, je mets une petite étoile à côté.

 

On peut pas franchement dire que ces rendez-vous donnent lieu à d’âpres négociations. Le repré, il le prend pas personnellement, il sait bien que si je pouvais en prendre plus, je le ferais, que c’est la crise, la surproduction et tout et tout, qu’il faut faire des choix. Je me retrouve même à faire de plus en plus d’impasses (faut dire qu’il y a des moments où on se fout vraiment de nous), même si parfois ça me fend un peu le cœur (en fait non, car si je fais l’impasse, c’est que vraiment vraiment je sais que ça va être tout nul tout nase et/ou sur Zlatan Ibrahimovic).

 

Après, encore une fois, ce sont des commerciaux. Vous avez ceux qui lâchent rien, ceux qui s’en foutent un peu, ceux qui vous font confiance, ceux qui défendent leur catalogue comme leur chien défendrait son os et qui ne tolèrent aucun commentaire négatif sur ledit catalogue, ceux qui voulaient juste qu’on les laisse là où ils étaient (c’est incroyable à quel point ça change souvent de secteur, un repré), ceux qui sont payés à la mise en place (une hérésie), ceux qui sont assez fous pour se déplacer en transports en commun jusque dans ma banlieue profonde, tout ça pour quelques références que je prendrai par quelques exemplaires (mais il faut croire que ce sont des exemplaires qui comptent), ceux qui me disent plein de secrets que je viens divulguer ici (tihi), ceux qui savent qui je suis, et les autres.

 

Ce doit être archi frustrant pour un auteur de se dire que le sort de son livre dépend de toute cette chaine, depuis son éditeur plus ou moins convaincant jusqu’au libraire qui saura ou non le défendre, en passant par le commercial qui lui a un objectif chiffré global sur l’année et ne vous aimera pas toujours comme la prunelle de ses ouailles de bec et d’ongles. Il lui arrivera même de me dire, de temps à autres que non mais laisse, c’est pas pour toi. Ce qui fait que je l’écouterai encore plus attentivement quand il me dira que laisse pas passer, c’est pile pour toi.

 

Finalement, eux et moi, parfois, c’est le même métier.

Les primes en moins.

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 17:12

Comme vous le savez depuis le temps, j’aime les listes. Je passe ma vie à en faire, entre deux desserts au tapioca et deux verres de Kool Aid bien chimiques comme il faut.

J’ai eu envie, soudain, de refaire quelques Top 10, parce que bon, c’est simple, un top est paradoxalement fait pour changer tous les jours, au gré de l’expérience et des lectures. J’ai vieilli, pas nécessairement mûri, mais en tout cas j’ai avancé face au vent et je continue de forger ce qu’à mon enterrement on appellera ‘mes goûts’ (je n’ai pas encore décidé comment il faudra décorer le lieu (qui reste lui-même à définir) ni quelle musique passer, mais en tout cas je veux porter des tongs. Ça me rappellera mon mariage (à venir (peut-être (un jour)))).

 

Je lis principalement des romans anglo-saxons, donc autant dire que n’en retenir que dix ne fut pas une mince affaire, mais il faut savoir s’imposer des règles, dans la vie, et je m’y suis tenu. Bon en vrai j’ai un peu triché en créant une catégorie ‘Feel Good’, qui est un simple prétexte à rajouter des romans qui m’ont beaucoup amusé ou tenu en haleine et en apnée tout en ayant conscience que ce n’est pas de la littérature super chiadée (en vrai si, bien sûr que si, mais bon vous voyez ce que je veux dire).

 

Je vous encourage à en tester quelques uns. Vraiment. Car ce qu’on retiendra à la fin de ma vie c’est que j’avais rudement bon goût.

 

ROMANS NOIRS/POLARS

 

Le Dahlia Noir (Ellroy)

L’irremplaçable expérience de l’explosion de la tête (Guinzburg)

Little Bird (Johnson). Et toute la sage Longmire, d’ailleurs

A quatre mains (Taïbo II)

Shibumi (Trevanian)

Le Couperet (Westlake)

Aucune bête aussi féroce (Bunker)

La reine de la nuit (Behm)

Garden of Love (Malte)

Sale temps pour les braves (Carpenter). La catégorie de celui-ci est un peu limite, je l’admets…

 

FANTASY/SF/AVENTURE

 

Troie (Gemmel)

Les monades urbaines (Silverberg)

La main gauche de la nuit (Le Guin)

La vallée de l’éternel retour (Le Guin)

La horde du contrevent (Damasio)

Trilogie Gormenghast (Peake)

L’ombre du bourreau (Wolfe)

La Belgariade (Eddings)

Gagner la guerre (Jaworski)

Dr Bloodmoney (Dick)

 

LITTERATURE ANGLO SAXONNE

 

Tendre est la nuit (Fitzgerald)

Dalva (Harrison)

Eureka Street (Wilson)

Le bruit et la fureur (Faulkner)

Pastorale Americaine (Roth)

Ada ou l’ardeur (Nabokov)

Outremonde (DeLillo)

Les heures (Cunningham)

Martin Eden (London)

Féroces infirmes retours des pays chauds (Robbins)

 

LITTERATURE FRANCAISE

 

Plage de Manacora, 16h30 (Jaenada)

Malevil (Merle)

Cosmoz (Claro)

L’incendie de Londres (Roubaud)

Ostinato (DesForêts)

La vie mode d’emploi (Perec)

Mémoires d’Hadrien (Yourcenar)

La maladie de Sachs (Winckler)

Géométrie d’un rêve (Haddad)

La femme gelée (Ernaux)

 

LITTERATURE INTERNATIONALE (que c’est pas de l’anglo-saxon, donc)

 

Danse,danse,danse (Murakami)

Tristano meurt (Tabucchi)

Brothers (Hua)

Fictions (Borges)

Le jour avant le lendemain (Riel)

Le livre de Dina (Wassmö)

Les belles endormies (Kawabata)

Omega Mineur (Verhaeghen). Bon là je triche un peu car bien que Hollandais à la base, le roman a été réécrit en anglais, langue à partir de laquelle il a été traduit.

La ville des prodiges  (Mendoza)

Le jeu des perles de verre (Hesse)

 

FEEL GOOD BOOKS

 

La vie devant soi (Ajar)

Ça (King)

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (Lee)

L’homme dé (Rhinehart)

Middlesex (Eugenides)

The Absolutely true diary of a part time indian (Alexie)

Le berceau des chats (Vonnegut)

Une prière pour Owen (Irving)

Extrêmement fort et incroyablement près (Foer)

Tout Bukowski, mais surtout sa correspondance

 

 

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 22:20

Avec toutes ces bêtises de rythmes de lecture, j’en ai oublié de parler des miennes du mois dernier, dites donc. Réparons de suite cette erreur.

 

Le loup bleu (Inoue) : comme toujours avec cet auteur, c’est du tout bon. La vie de Gengis Khan, avec une tentative de comprendre ce qui l’a poussé, au juste, à aller si loin si fort.

 

L’échappée (Thompson) : ça fait partie des fameuses nouvelles éditions sans coupes franches de l’œuvre de Thompson. C’est évidemment du très bon polar, mais j’ai pas été super emballé par la traduction.

 

Baltimore (Simon) : je suis forcément un grand amateur de The Wire (et de Homicide, et de The Corner), et c’est encore plus forcément que je me suis penché sur le documentaire écrit qui a mené à ces œuvres (enfin à Homicide plus précisément, vous laissez pas avoir par la 4ème de couv’). C’est par définition un style très journalistique qui peut en rebuter quelques uns (surtout sur 900 pages), mais perso je trouve que ça fonctionne bien. Une année dans la police de Baltimore, et tout y est vrai.

 

The city & the city (Mieville) : découverte de cet auteur pour moi (j’en ai d’autres sur la pile, du coup) et très bonne SF/polar avec une excellente idée de départ.

 

La maladie de Sachs (Winckler) : j’ai mis du temps à vouloir lire du Winckler pour une simple raison d’hypocondrie latente chez moi, alors si je peux éviter de lire des récits de gens malades, j’essaie. J’avais déjà été conquis par Le chœur des femmes (je peux gérer mes problèmes gynécologiques), et là c’est rebelote avec cette chronique polyphonique à la deuxième personne autour de ce médecin de campagne. Winckler fait bien attention de tisser des fils rouges afin de capter encore plus l’attention et d’apporter une tension dramatique (que perso je trouve un peu superflue par moment). Un très très bon moment de lecture.

 

Le jeu de l’envers (Tabucchi) : aaaaaaaah, Tabucchi. Des histoires courtes, toutes plus limpides et formidables les unes que les autres.

 

Ils vivent la nuit (Lehane) : suite très attendue (par moi tout du moins) de Un pays à l’aube. Suis resté un peu sur ma faim. Alors oui, c’est bien fait, comme toujours avec Lehane, mais on peut pas dire qu’il se soit foulé, dans l’ensemble. Reste que du Lehane moyen sera toujours un très bon polar à se mettre sous la dent.

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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 23:14

Certains sujets dans ma profession sont un poil délicats. Du genre qui titillent dans le mauvais sens du poil, en gros, et qui peuvent fâcher deux amis à vie. Y compris des amis qui se sont juré fidélité et qui ont fait un pacte de sang un jour dans une cabane, loin des regards indiscrets de camarades qui de toute façon n’auraient pas compris et se seraient empressés de jeter pierres et boue. C’est un peu la différence entre des amis et des camarades, finalement.

 

Comme je me propose de soulever un de ces sujets délicats, je vais surtout prendre tout plein de gants molletonnés avant de commencer. N’oubliez pas que nous sommes amis. De sang. Tous sur le même bateau tourmenté, alors c’est pas le moment de se jeter de la boue à la gueule.

 

Allez, je me lance.

 

En ce moment, je fais passer des entretiens pour le poste d’apprenti à pourvoir à la rentrée. Mon apprentie chérie part et s’envole vers d’autres cieux que je lui souhaite tout autant remplis de guimauve arc-en-ciel. J’écraserai une petite larme avant de me dire que bon, faut pas déconner, je vais pas me remettre à porter des cartons, vite, il me faut un apprenti, bon ils sont où ces CVs, y’a encore des gens qui veulent être libraires en 2013 ? La réponse est moui, un peu, pourquoi pas, faut voir, ça paie combien ce machin ? et les candidats défilent, donc.

Une des questions centrales de l’entretien concerne la lecture. Son rythme et sa fréquence, pour être précis (doit bien y avoir un ‘that’s what she said’ qui se balade là dedans). Lire peu et lentement n’est absolument pas un problème dans la vie de tous les jours, chacun trouve son plaisir où il peut (et où il veut, tant que c’est pas près de moi), c’est pas un concours, et puis j’ai une vie hein, je vais pas lire tout le temps non plus, ça va, en plus y’a Game of Thrones qui a repris (je pense que le summum du ringard, c’est de donner des titres français aux séries à la mode. Elles sont loin, les années 80/90s. Gardons-nous en, donc). Et ces candidats, donc, me regardent toujours avec un air affolé quand je leur explique le rythme de lecture attendu, à savoir 5 romans par semaine (j’aide aussi mes collègues d’en face avec leurs entretiens de vrais libraires pas spécialisés) et au moins une vingtaine de Bds pour ma librairie à moi. C’est loin d’être le bout du monde, ça représente 2 heures de lecture par jour à tout casser, en comptant le w-e pendant lequel on doit pouvoir lire un peu plus en principe, entre deux murges du samedi soir. La plupart des candidats sont de très bons lecteurs à la base, avec un rythme de 2 romans par semaine et une fréquence de 50 ou 60 pages par heure. Ce sont certes de très bons lecteurs (je vous rappelle que vous êtes considérés comme gros lecteur à partir de 25 romans lus par an), mais c’est largement insuffisant pour faire ce métier. Ça veut pas dire que vous êtes des gros nuls si vous culminez à 3 romans par semaine (comme ça semble être le cas pour la majorité d’entre vous, jeunes apprentis en devenir), mais plutôt que c’est pas comme ça que vous allez gagner en efficacité (je rappelle qu'il y a 60 000 publications par an, dont 6 500 romans (et 5 000 bds)). Déjà, pour commencer, il faut approcher les 100 pages par heure le plus rapidement possible. Vous allez voir que ça facilite les choses. Ne confondons pas vitesse et précipitation (car je vous vois venir), il n’y a aucune raison logique de prendre moins de plaisir en lisant plus vite. Je lis vite, ce qui ne veut pas dire que je ne lis que les voyelles ou une consonne sur deux. Je n’ai pas de technique magique de lecture en diagonale, je lis bien toutes les phrases et tous les paragraphes…c’est juste que je vais…heu…ben plus vite. Tout connement. Le cerveau est une machine formidable qui apprend plutôt rapidement pour peu qu’on l’entraine dans son sillon de l’enthousiasme et du savoir. Je suis d’une intelligence tout ce qu’il y a de plus moyenne (croyez-moi. Sisi), et ma moyenne est à 120 pages en rythme de croisière (oui, bien sûr qu’il y a des exceptions, je ne lis pas de la poésie au même rythme, et Harry Potter ou Hubert Haddad n’auront pas le même traitement par le cerveau susmentionné. Je fais une moyenne). Mais assez parlé de moi, je suis pas là pour faire mon crâneur, d’autant plus que je ne lis pas tant que ça dans l’absolu (150 romans par an, en gros. Mais moi c’est pas mon boulot, je vous ferais dire).

 

Nous exerçons un métier d’accumulations. Mieux vaut commencer à accumuler tôt. Plus vous aurez de références en tête, plus vous pourrez faire de liens et de rebonds et meilleurs vous serez à la vente. Et plus vous serez à même de juger de la qualité d’une œuvre, plutôt que de suivre le troupeau. Et plus vous augmenterez votre crédibilité. Après, vous vous en sortirez toujours en conseillant les 150 mêmes romans que l’on trouve partout dans toutes les librairies plus ou moins indépendantes, ça veut pas dire que vous n’avez pas toutes les qualités pour être des vendeurs de livres (notez la nuance), mais niveau différenciation et prescription, c’est pas terrible terrible. On épuise très rapidement ses références face à un gros lecteur qui vient plusieurs fois par mois dans votre librairie à coups de ‘ah non ça vous me l’avez déjà conseillé la semaine dernière, vous auriez pas autre chose sur le même thème ?’. Et à peine le temps d’aller voir sur Electre que lui s’est barré voir les Bds érotiques, et c’est là que moi j’interviens pour vous le piquer.

 

Le plus difficile, en fait, c’est de réussir à se faire à l’idée d’une lecture professionnelle loin des plaisirs quasi-charnels habituels que procurent les lectures en temps normal. A commencer par le simple fait de ne pas terminer un roman. Oui je sais, ça parait sacrilège. Et pourtant, c’est nécessaire. Vous n’imaginez même pas le nombre de Bds que je ne termine jamais (à peu près toutes). Ca va pas m’empêcher de savoir précisément pour qui c’est, si c’est bien ou non, comment ça se termine (oui, il est là, le truc) et si l’histoire tient la route. Et surtout, surtout, je serai capable de la vendre (oui, parce que je suis super fort, ceci est un peu un article à ma gloire, mais surtout parce que j’ai accumulé des bouts de trucs et de machins d’expérience depuis le temps).

 

Il faut un minimum de conscience professionnelle dans ce boulot. Se tenir au courant des sorties, parcourir les catalogues, comprendre les enjeux. Mon côté autodidacte en mal d’amour fait que j’ai besoin de tout maitriser et ne pas être pris en défaut, et je ne vous souhaite pas nécessairement d’être comme moi (aussi chouette sois-je), mais on peut trouver un juste milieu. A vous de trouver le vôtre, jeunes apprentis libraires (car je ne parle pas aux libraires établis hein, vous vous êtes foutus et plus malléables). Car lire 2 heures par jour n’empêche pas de trainer sur facebook, faire des balades en forêt à la recherche de tomates cerise voire, mais ça reste à prouver tant la rumeur contraire semble être tenace, s’adonner à des activités physiques que la morale réprouve en dehors des liens sacrés de la procréation assistée par le mariage. Promis.

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 00:11

Je suis en voie de disparition.

Enfin c’est ce que j’ai cru comprendre. Tous ceux qui franchissent la porte de la librairie viennent voir, sans même en avoir un début d’impression, un des derniers spécimens vivants de mon espèce. Je suis un dodo en sursis.

C’est pas rien.

L’injustice dans tout ça c’est que je ne suis pas certain que la loi du plus fort soit vraiment respectée. Les dodos étaient génétiquement prédisposés à s’autodétruire. Moi, je suis apparemment la future victime de la marche en avant exponentielle lancée par l’Homme, celle qui détruit tout sur son passage, celle qui miniaturise autant que possible tout en augmentant les inégalités, celle qui dématérialise, comme on dit.

On me regarde avec un mélange de respect et d’inquiétude quand je dis mon métier lors de rares soirées où je croise encore des inconnus. Les mondanités, c’est pas trop mon truc, à vrai dire. Mes amis, je les ai depuis un moment, long processus de filtrage qui a duré un peu plus de trente années compétitives, et j’ai pas l’intention d’en changer là tout de suite. Ni d’en ajouter. J’ai beau avoir un téléphone avec place quasiment infini pour les contacts, ça fait belle lurette que je n’y ai plus ajouté personne. Belle lurette aussi qu’il ne sonne plus trop. Mon excuse c’est d’habiter à un endroit où ça ne capte pas. Comme si ça existait encore. Mais ces amis, tout bienveillants qu’ils sont, s’inquiètent parfois de me voir vivre encore seul.

‘Vivre seul à 35 ans, c’est pas normal, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche, on va te sortir vieux, t’inquiète, on gère’

Sauf qu’ils confondent la solitude et le fait de se sentir seul. Moi ça va, merci. Du monde, j’en vois toute la journée. A un rythme soutenu mais raisonnable, ce qui est parfait. Je me soupçonne d’avoir choisi un métier qui correspondait parfaitement à mon caractère. Je ne pense pas que ce dernier se soit formé en fonction de. Mais je me dis peut-être ça uniquement pour me rassurer un peu et ne pas regarder dans le rétroviseur de ce qu’aurait pu être ma vie. Celles que j’ai laissé partir. Les chemins que je n’ai pas pris. Les accidents que j’ai évités sans le savoir (ceux-là me gardent éveillé, la nuit).

Et comme ils s’inquiètent, ces bougres, ils arrangent des rencontres de temps en temps (comme quoi je sors toujours, je vois pas pourquoi ils en font tout un plat sous prétexte que je n’ai pas pris de vacances depuis cinq ans et que je décline toute participation à un événement qui ne se situerait pas dans un rayon de 10 km de là où j’habite). Des dîners, des apéros, des apéros dinatoires, tout y passe.

‘Ah oui, libraire ? ça doit être sympa ça, tu parles toute la journée de livres, tu lis tout autant, ah moi c’est un boulot que j’aurais bien aimé faire mais bon, j’ai choisi une carrière dans le marketing, plutôt, et je compte pas mes heures’.

Oui, évidemment, moi je les compte, mes heures, et je n’ai pas de carrière à proprement parler. Je lis des livres. Et je parle de livres. C’est bien connu que le métier de libraire, c’est avoir des lunettes derrière un comptoir et vendre les livres qu’on aime, tout en bougonnant que tout ce qui sort, c’est de la merde.

J’ai rarement l’énergie pour parler de ce que c’est vraiment, une journée type. La manutention, les piles et piles de cartons, le casse-tête pour tout agencer, les techniques de vente, la valse des représentants, l’angoisse des échéances à venir et du personnel à payer, ce que m’apportent mes apprentis humainement, les multiplications qui se multiplient dans ma tête en permanence, des listes, encore des listes, toujours des listes, et d’innombrables feuilles Excel qui tentent de me rassurer quand le doute m’étreint. Sans parler de cette relation étrange que j’entretiens depuis des années avec Noël, que je ne vois plus du tout du même œil. Alors oui, tout ça se fait dans un milieu culturel plutôt sympa. Et mieux vaut aimer lire, ça évite de faire ses devoirs à reculons et ça permet d’être un minimum crédible au quotidien (c’est pas en lisant deux ou trois romans par semaine, jeunes apprentis de France, que vous allez l’acquérir, cette crédibilité).

‘Mais les librairies ferment les unes après les autres à cause du numérique. J’ai des amis, ils lisent plus que sur leur tablette, c’est quand même plus pratique, c’est le futur de toute façon, suffit de voir les gamins. Ma nièce elle a 3 ans et elle utilise déjà l’Ipad de ses parents’

Ca m’épuise littéralement. Moi je veux juste boire mon coca dans mon coin en profitant de la présence de mes amis. Contrer les idées reçues, j’ai laissé tomber depuis longtemps à force de trainer sur Internet et de voir les affirmations mordicus affichées avec aplomb par des gens dont le travail laisse visiblement beaucoup trop de temps libre. Indéniablement, ils ne sont pas libraires.

Je suis en sursis, donc, à en croire un peu tout le monde. Ma ministre doit même dévoiler un plan pour tous nous sauver, là, tout à l’heure. Mais je suis assez serein. Je fais face à la mer, et je sais que sous toute cette agitation se cachent des profondeurs de calme serein et des bancs de poissons qui nagent à l’unisson dans un même but. C’est ça, en fait, ma vie. Nager de façon faussement erratique pour au final toujours retrouver la source. On ne m’aura pas aussi facilement.

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 17:46

Ça n’aura échappé à personne (enfin j’espère) : le nouveau Marc-Antoine Mathieu est sorti. Il est beau, il est grand, il sent bon le Acquefaques chaud et il fourmille d’idées de partout qui vous feront vous exclamer autant que rire de bonheur et de joie de lecture retrouvée.

 Je n’ai pas le talent de monsieur Mathieu (loin s’en faut. Et puis ça va hein, suis pas le seul), mais je suis super fort en transition. Celle-ci est toute trouvée car, tout comme son protagoniste, moi aussi je suis décalé (je vous ai pas menti. Super fort, même). J’ai connu une semaine faste niveau rendez-vous avec mes amis représentants qui s’étaient tous donné le mot pour venir dans ma contrée sensiblement au même moment. Il faut croire que, tout comme le fond frais (ruez-vous sur le Philémon, au fait), j’étais dans l’air.

 Media Participation, Delsol, Flammarion, Belles Lettres, Interforum, un vrai défilé dans mes locaux désertés. Qui viennent donc m’expliquer que à y’est, c’est l’été, t’en veux combien de nos machins d’avant les vacances, on fait une OP avec des sacs de plage ?

Ce qui nous permet de nous sortir un peu de cette douce léthargie qui tapissait ce début d’année, avant qu’ils aient tous les résultats de l’année précédente et les orientations à venir. Bon pour Ankama c’est simple, leur orientation consiste à ne plus s’orienter. On arrête les mangas, on arrête nombre de séries signées ou  non encore sorties (mais bien dessinées), on freine des deux pieds, on fait le dos rond et on se concentre sur ce qui marche vraiment.

 

Je suis tombé récemment sur une jolie plaquette, faite avec le concours de chiffres GFK, c’est dire si c’est du sérieux, avec des graphiques fort à propos qui devraient achever de me convaincre que je fais fausse route mais que eux sont là pour me montrer le chemin (ils deviennent quoi, au fait, Kyo ? ). Chouette. Qu’est ce qu’ils ont inventé ce coup-ci ?


Ce que montrent ces chiffres, en gros, c’est que le manga il recule (mazette, j’avais pas remarqué) mais que le comics il explose (après avoir pas mal baissé, mais il faut croire que c’est un détail). Moralité, il faut un peu laisser tomber le manga (de toute façon, Naruto c’est plus ce que c’était) et beaucoup miser sur le comics (enfin surtout DC). C’est le graphique en barres qui le dit. Je devrais donc, pour bien faire, réorganiser la librairie et changer mes meubles car le changement, c’est là tout de suite maintenant et en collants.


Ces chiffres ils montrent aussi que comme la moitié des sorties sont le fait de petites maisons d’édition ALORS MEME qu’elles ne font qu’un quart de la part de marché global, c’est bien la preuve qu’il faut les zapper des commandes et des facing et se concentrer sur ceux qui vendent. Sur les gros. Ceux qui vendraient encore plus si on étalait Boule et Bill sur toutes les tables plutôt que de laisser une chance à ces romans graphiques indépendants à la con, ceux qui sont persuadés que tout passe par l’occupation d’espace, façon Gengis Khan et qui sont encore dans une logique de mise en place avec des piles plus hautes que mon plafond. J’ai moi aussi mes propres jolis camemberts et mes fichiers excel, et mes piles sont parfaitement perpendiculaires, merci pour elles, et j’en arrive à des conclusions diamétralement opposées. C’est curieux. Moi ce sont justement ces 50% là qui me permettent de boucler mon année et de fidéliser ma clientèle et de me permettre de m’appeler Libraire avec un L majuscule qui fait bien.


Autre argument : quand les films sortent, les ventes des bds qui correspondent explosent, faut penser à en faire des mises en avant visibles bien en avant tout devant. Sauf que bof. Moi quand un film sort, ça fait des bulles sous forme d’augmentation de 0% des ventes (sauf sur Watchmen ou V pour Vendetta ou Sin City). Je suis pas une grande surface, c’est pas mon positionnement, m’en fiche un peu. Je les aurai quand même, sait-on jamais, mais c’est pas pour autant que ça jouera sur mon chiffre d’affaires. J’ai parfois l’impression que les éditeurs oublient que mon but du jeu à moi aussi c’est de vendre des livres. Et de les vendre bien.


Révolution des chiffres, l’étude montre que quand on met en place des tomes précédents en piles lors de la sortie de la nouveauté, eh bien on en vend.


Oui enfin ça, n’importe quel libraire un peu sensé le fait déjà depuis belle lurette. Certes, faut pas avoir la tête dans le guidon des sorties et savoir virer un titre de l’office pour mettre du fonds à la place. Ça c’est sûr. Et faudrait même le faire de plus en plus (Halte à la dictature des offices, crénom de nom ! ). Mais c’est du bon sens. Un tome 2 sort d’une série qui a encore du potentiel, eh bien on reprend du tome 1 pour refaire une pile plutôt que de se contenter des ventes initiales. Une pile qui prendra la place d’une nouveauté qui de toute façon ne se vendra pas. C’est l’essence même de notre boulot : jongler avec les piles sur un pied en faisant tourner des ballons sur notre nez (ça fait rire les enfants, etc etc).


Tout ça pour dire qu’elle m’a bien fait marrer, cette plaquette. De l’art de manipuler les chiffres n’importe comment


Pour couronner le tout, cette même semaine, on me propose une opération éditeur super intéressante qui consiste à offrir des tomes gratuits pour l’achat de deux Bds. Bon, c’est assez courant, pourquoi pas, ça dépend des livres à offrir, mais c’est sûr que ça fait toujours plaisir aux clients. Le but du jeu étant évidemment que moi, en tant que libraire, je dois commander deux fois plus de livres du fonds que de primes reçues. Sauf que eux me demandent de commander 120 Bds pour 30 primes, car tu comprends, tous les clients les réclament pas, alors à vous on vous en refile une pour quatre achetées.

- Bah non alors. Ou alors tu me fais des conditions commerciales et j’en profite pour refaire un peu mon fonds chez toi, oui, jouons le jeu la main dans la main après tout, je vous aime très fort et je sais que toi aussi.

- Ah non on peut pas, désolé, tout est bloqué, ils ont besoin de tréso là à cause de Virgin et de Chapitre qui vont mal.

Ne surtout pas aider les librairies. Ça me parait d’une logique à long terme absolue. Et tout faire pour qu’elles se transforment en Virgin, justement, et qu’elles suivent sa route….

 

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 23:49

Bon, le compte rendu du mois va aller assez vite, tant il est concentré sur le premier titre que voici et tant je manque d'inspiration là tout de suite :

 

Millénium 2 et 3 (Larsson) : le simple fait que je les ai lus en entier montre bien que ça m’a plu, dans l’ensemble. J’ai pas été super emballé à cause des longueurs et de la fin un peu ridicule du troisième, mais il faut reconnaitre qu’il a su créer un personnage féminin intéressant et trop forte invincible sa race. Ça fera une fois de plus partie de ces phénomènes de mode que je ne m’explique pas trop mais bon hein, pourquoi pas.

 

La réserve (Banks) : un Banks mineur. Et un Banks mineur reste un bon roman, là n’est pas la question, mais on peut pas dire qu’il ait forcé son talent.

 

Jacques le fataliste (Diderot) : ah là suis coincé, je sais pas quoi en dire. Sinon que le côté moderne de tout ça est fort agréable (j’avais prévenu).

 

La fille dans le verre (Ford): polar/enquête sympathique dans un univers (l’escroquerie paranormale) original et faussement fantastique. C’est rigolo car ça m’a fortement fait penser, sur l’idée de base, à Chambres Noires, en bande dessinée. Foufou.

 

L’amour au temps du choléra (Garcia Marquez) : ah, en voilà un chef d’œuvre qu’il est beau. Une histoire d’amour pas lourdingue pour un sou, une qualité d’écriture (et de traduction) incroyable, et un auteur qui ne nous prend pas par la main pour nous raconter une histoire. De la grande littérature, trouvé-je en en rajoutant un peu.

 

Les grands singes (Self) : ouais non, ça m’a profondément emmerdé. L’idée de base est amusante (un type se réveille entouré de chimpanzés, et on lui explique qu’il délire, qu’il n’est pas humain mais bien de leur race à eux) mais le traitement beaucoup moins.

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