Je fais partie des meubles.
Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, je suis ce petit morceau de phare qui luit au loin (enfin on dirait que je suis au loin, mais en vrai c’est juste que je suis pas bien grand). Un petit bout de rien du tout qui rassure et qui fait que vous ne faites pas que passer la tête pour me demander si je fais bien les photocopies (qui diable peut bien avoir encore besoin de photocopies en 2013 ?).
Perché sur mon tabouret derrière mon comptoir, j’en vois passer, des clients. Des égarés, des enjoués, des avec poussette, des qui cherchent du réconfort dans quelques pages imprimées, des qui passaient par là pour dire bonjour, des qui oh tiens, tu t’es fait couper les cheveux, c’est la coupe de printemps dis donc. Ces clients qui ne sont jamais vraiment sûrs que le soleil se lèvera demain, mais leur main à couper que le libraire là, il sera présent derrière son comptoir. Parce que quand on a un boulot comme ça qu’on aime, c’est un peu comme si on travaillait pas du tout. D’ailleurs on se demande un peu ce qu’il fout, derrière son comptoir, toute la journée, mais ça c’est une autre question (y’a bien des rumeurs, mais dans le village on n’y prête plus trop attention, surtout que la nouvelle attraction depuis quelque temps, c’est un distributeur de pain frais placé à l’entrée de la mairie. Chacun se demande comment fonctionne ce miracle de technologie et si ça veut dire qu’il y aura des éclairs au café un jour).
Ce qu’il fout derrière son comptoir, lui-même se le demande. Je sais pas ce qu’il a foutu, Dieu, cette année, mais les jours fériés de Mai s’enchainent à la vitesse de l’éclair dans le jardin d’Eden qu’est ma vie (en gros, je me balade à poil devant des serpents cachés en évitant de bouffer des pommes). C’est parfait pour solder ses congés, certes, et enfin s’offrir ce long week-end à la plage qu’on s’est promis après une nuit d’amour trop courte mais bon, c’est le stress, raison de plus pour partir. Mais niveau commerce, je vous cache pas que c’est pas le méga pied post-pomme de discorde (oui, rien à voir avec l’Eden, les journées sont longues pendant ces viaducs, il faut bien que je me raconte des histoires, et pour ça les Grecs c’était quand même un peu les plus forts. Le polythéisme, ça multiplie les possibilités, y’a pas à dire).
C’est très simple : on se croirait au mois d’Août. Mais pas un mois d’Août à Palavas de la Grande Motte à faire du surf à Biarritz (je name-drop comme je peux, ça fait longtemps que j’ai pas trempé mes pieds dans de l’eau salée autre que quand je fais des pâtes).Non. Du vrai mois d’Août parisien. Celui qui sert à rien. Celui des touristes et des stagiaires. Celui de Paris plage, les pieds rongés par la Seinependant que les pigeons se prélassent. Un mois d’Août sans jeux Olympiques, sans Tour de France, sans Roland Garros, sans tube de l’été et sans Ingrid Chauvin.
Et sans client. Même pas pour une petite photocopie. Même pas pour une pile de montre. Oh, il y a bien un passant qui m’a demandé si je serais intéressé par des spectacles musicaux, qu’il peut même s’occuper de la lumière s’il le faut, mais on sentait bien qu’il n’y mettait que la moitié de son cœur pourtant généralement si motivé.
‘Mais si vous n’aimez pas le zouk, on peut jouer d’autres choses vous savez, tenez, voilà ma carte’.
Du zouk.
Août ou pas Août, je suis assez lucide pour savoir qu’il faut parfois des frontières, en matière de goûts.
La mienne se situe pile là.
Entre la pomme et le zouk.
C’est bien, ça me fait un titre pour cet article. La torpeur est contagieuse.
