Où avez-vous atterri?

Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux.

Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça.

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Mercredi 19 novembre 2014 3 19 /11 /Nov /2014 02:19

Je ne sais pas pour vous mais moi, la nuit, je rêve.

Je fais des rêves qui m’ont l’air très réels. Ce qui me va très bien, vu à quel point ma réalité ne me parait que trop peu souvent onirique. Elle est souvent ouatée et douce avec des bouts de marshmallows dedans au goût de pâtes de fruits, mais rarement onirique fofolle. Mon espace étant cantonné à l’arrière d’un comptoir et à une réserve trop exigüe pour contenir le mètre soixante huit qui me caractérise (oui, je suis caractérisé par ma taille, c’est comme ça. D’ailleurs vous noterez que je l’écris en toutes lettres, histoire de m’agrandir), il est très rare que ma routine se transforme en aventure singulière.

 

Ça fait même longtemps que personne n’est venu me sortir de ma torpeur routinière pour me forcer à prendre la porte de l’aventure qui fait un peu peur.  Je suis seul avec mes peurs, les loulous, et il n’est pas de carton de retour assez grand pour toutes les contenir. ‘fin bon, on peut être solitaire comme une pierre précieuse sans se sentir seul pour autant, et c’est pas une racine commune qui va venir m’emmerder.

 

Et l’autre nuit, pour me sortir de ma montagne d’arrivages de fin d’année, mon subconscient a choisi de me divertir en me faisant croire, l’espace de quelques minutes, que j’étais un super-héros. Franchement, c’est bon esprit. En plus, il a évité de faire de moi un super-héros qui vole de trop, car il sait que ça me donne des hauts le cœur et que je me réveille tout tremblotant en m’accrochant à ma couette comme une tortue à sa carapace. Bon, à sa décharge, j’ai vu Amazing Spider-man y’a pas si longtemps, ça a dû l’inspirer (plus que le réalisateur et le scénariste réunis, d’ailleurs, visiblement).

Je ne me souviens plus trop ce que j’avais, comme pouvoirs. Je sais juste que c’était le bordel, que ça s’affolait de partout, que les gens criaient dans le cinéma (oui, j’étais un super-héros qui partait se cultiver et se gargariser de cinéma moderne et enrichissant), que clairement il y avait menace sur la ville et qu’il fallait aider les gens normaux. Les gens sans pouvoirs. Les gens chiants comme la pluie qui vont au cinéma pour passer le temps et même pas pour s’instruire, alors même que Pyramide a repris depuis cet été (non, vraiment, je suis fan de Pyramide, son retour est la meilleure nouvelle de l’année avec l’affiche d’Angoulême dessinée par Watterson). Mais des gens attendrissants quand même, qui ont une vie, qui s’agitent de leur côté afin de donner du sens à tout ça et gagner assez d’argent pour acheter le dernier Largo Winch, qui est passé de 12€ à 13,95 en l’espace de 2 ans (oui, ça m’agace), alors quand même.

 

J’en étais où moi, avant d’être de nouveau déconcentrer par ma réalité physique quotidienne ?

Ah oui, je super-héroïsais. J’avais même un costume en lycra des plus seyants. Il faut dire que j’ai perdu un peu de poids depuis que j’ai recommencé à pédaler dans ma vie réelle au milieu des lapinous qui m’accompagnent le long du chemin, gambadant, riant, insouciants à la réalité des moissonneuses batteuses qui sévissent au loin. Bref, j’ai retrouvé mon corps de 20 ans. Et à 20 ans, j’étais pas dégueu, j’aime autant vous prévenir. Le lycra me serait allé à merveille.

D’abord.

 

Et donc, alors que ça s’agitait de partout, que ça criait à l’aide au secours aidez moi  je ne sais pas nager, et alors même que mes amis (et collègues) super-héros se faufilaient parmi  ces mêmes gens histoire de les aider et de combattre le grand méchant (il y a toujours un grand méchant), et que vraiment, j’insiste, mais c’ était un gros bordel sans nom, que ma librairie à coté c’est un champ de pivoines parfaitement ordonné, pendant que des murs s’effondraient et que ça se castagnait, je me souviens clairement d’une chose.

 

D’une chose limpide comme la rosée sur le pare-brise de ma voiture : je lisais.

J’étais immergé dans ma lecture, et absolument rien au monde n’aurait pu me déranger et me déconcentrer (et pourtant, ça bardait). J’étais totalement et pleinement heureux d’être plongé dans un roman, je voyais les lettres danser devant moi et prendre forme, et j’étais submergé d’une parfaite sérénité joyeuse.

 

‘Putain mais qu’est ce que tu fous, tu vois pas qu’il faut se battre ?’, me harcèle ma collègue qui n’a rien compris à rien, soutenant d’une main un mur qui s’effondre tandis qu’elle distribue des sortes de rayons laser de l’autre.

 

Je n’ai pas répondu. Je suis retourné à ma lecture.

 

Je crois que mon subconscient tente de me dire que bon, chacun pour soi et la lecture pour tous, et tout ira bien. Même si le monde s’effondre.

Par Le libraire en question
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Mercredi 12 novembre 2014 3 12 /11 /Nov /2014 22:38

Il y a des jours où on ferait mieux de rester au lit, à ne rien faire sinon réfléchir au sens de la vie à l’aide d’un chocolat chaud avec des marshmallows fondus parsemés de cannelle.

 

Sauf qu’il y a des jours où l’on est tiré dudit lit par des ouvriers qui ding dong (bon, en vrai ma sonnette fait drrrrrring, ou un truc du genre, c’est moins foufou que ding dong), bonjour, on est là pour remplacer votre chauffe- eau ainsi que la chaudière commune. Moi je suis pas bien bien réveillé, même si trop à mon goût (je me lève en théorie à 9h, pas à 8h. 8h n’existe pas, dans mon monde. Je l’ai banni), mais je parviens à comprendre qu’ils ont déjà coupé l’eau chaude  (ah ?) et l’eau tout court, d’ailleurs (ah…).


Je suis comme un peu tout le monde : j’ai besoin de ma douche le matin. C’est impératif. Sinon j’ai une tête de déterré qu’on a enterré plusieurs fois et mes yeux restent mi-clos toute la journée. C’est gênant dans la mesure où j’ai un poil de boulot en ce moment et que j’ai besoin d’être alerte et pimpant et donner l’illusion que sisi, je suis heureux d’être là, j’ai pas du tout envie de faire des roues sur une plage déserte au sable blanc. Mais bon, soit, faisons sans la douche, il parait de toute façon que c’est mauvais pour la peau d’en prendre une tous les jours, mettons du déodorant pour faire comme si que, et prenons de l’eau dans la machine à café pour au moins pouvoir se brosser les dents (parce que là, j’ai pas de quoi faire illusion).


Arrivé à la librairie après avoir suivi une auto-école sur les ¾ de mon trajet (suis à 15 minutes en voiture de mon boulot), auto école qui de toute évidence accueillait une archi-débutante (on les reconnait au fait qu’elles regardent l’angle mort à gauche en tournant à droite et qu’elles n’envoient pas de sms en conduisant), et surtout après avoir été obligé de refaire un tour pour pas bloquer la rue en sens-unique, vu qu’un camion de livraison avait eu la joyeuse idée de bloquer l’entrée du parking,  je redécouvre avec horreur le chantier que j’ai laissé ces derniers jours. Je n’ai pas ouvert hier (jour férié) car je devais me poser pour répondre à un appel d’offres important pour une collectivité locale et leur expliquer en quoi je suis le plus beau, et à mon âge, il faut un peu plus de temps pour faire qu’on l’est. J’avais donc eu le temps d’oublier le raz-de-marée de samedi, avec des clients de partout, une apprentie nulle part (car en cours), des demandes qui fusaient et une séance de dédicace qui atteignait des sommets de popularité (les gens en parleront encore dans…allez…15 jours). Pas le temps de tout bien ranger, de refaire les piles, de désherber et rempoter, de passer un coup de balai, d’aller chercher le courrier (si ça se trouve on m’a envoyé des lettres parfumées, on sait pas), de vérifier qu’on a rien oublié de faire.


Et en l’occurrence, j’ai oublié d’appeler les clients pour les informer de l’arrivée de leur commande, j’ai mal saisi une commande pour une collectivité et je n’ai pas pensé à libérer le Kraken. Et évidemment, même si j’en ai vendu plein, il me reste des livres affalés par terre comme des glands sur leurs piles trop grandes pour eux, attendant  que je leur trouve une juste place sur les tables. Ou que je fasse le tri et vire le surplus (mais chut, faut pas le leur dire. Personne n’aime l’idée d’être un surplus).


Impossible de charger mes mails (je sais pas, je clicke et il se passe rien, alors que les paramètres sont bons. Je comprends pas. Attendez, je re-clicke, on sait jamais, c’était peut-être un grain de poussière dans l’engrenage d’internet. Ah non. Ça marche toujours pas), impossible de finir mon appel d’offres pour cause de dérangement par des clients (ce sont vraiment les premiers à vous empêcher d’avancer dans votre boulot, c’est fou) alors même que la date limite d’envoi c’est demain et que j’avais planifié de le faire la semaine dernière sauf que bah non, j’ai préféré rester deux heures de plus chaque soir à pousser le bordel pour faire place au bordel du lendemain. J’ai tout juste eu le temps de sortir les livres de la vingtaine de cartons d’office Hachette avant d’aller déjeuner du sommeil du juste, tâchant d’éviter, comme samedi, de manger trois pâtes en cinq minutes derrière le comptoir en expliquant que non, le Largo Winch n’est pas sorti, et oui, je sais bien que vous l’avez vu dans des magazines, mais ils annoncent les sorties du mois de novembre, et ça ne vous échappera pas qu’il n’est pas encore tout à fait fini, le mois de novembre, on a même pas célébré les poilus, c’est dire s’il reste de la marge, vous voulez pas le Chris Ware plutôt ?


Il semblerait que l’après-midi je me transforme en standard téléphonique. Je sais pas ce qu’ils ont, tous à m’appeler. Non, je ne fais pas de la location de dvds. Non non, je vous assure. Oui, que du livre. De la Bd, même. De rien madame. Allô non, je ne fais pas relai Amazon (véridique), qui êtes vous et qui vous envoie ? Allô non, je n’ai pas besoin d’un système de surveillance, je vends de la Bd, ça met trois plombes à cramer (j’ai une petite pensée pour mon apprenti chéri, qui connait les affres de la suie sur les livres là tout de suite) et je vois pas bien qui que ce soit venir faire des cartons blindés de livres pour les revendre 2€ dans un vide grenier. J’ai même eu quelqu’un qui a fait le faux numéro le plus improbable de la planète, avec pas un seul chiffre qui corresponde de près ou de loin à ceux de la librairie. Donc non, je ne m’appelle pas Charles Couillance. Vraiment pas. C’est toi, Bart ?

 

Et ça a été comme ça toute la journée. Des petites choses improbables, des quatrièmes de couv’ sur lesquelles l’éditeur, dans un élan d’inspiration, écrit que cette Bd est un petit bijou, une petite perle, un récit sans concession (barrez la mention inutile), mais aussi un nouveau Marc-Antoine Mathieu (woohoo) et le nouveau Carnets de Cerise (bis).

J’ai même dit à un client « je vous laisse mener l’enquête ». En oubliant qu’il était flic. Je fus mi-amusé mi-honteux, mi tout court.

J’aurais dû rester un peu plus tard ce soir à la librairie pour vraiment ranger pour préparer l’arrivée du nouveau Largo Winch demain, mais j’en avais marre. J’avais envie de rentrer vite vite (beam me up, Scottie), d’ouvrir le colis que j’attends depuis 3 semaines et de manger ce gâteau de riz fait maison et donné ce matin par un client.

 

Quand j’arrive chez moi, vers 20h30, les ouvriers sont toujours là. Bonsoir monsieur, bon, on vous prévient, vous n’aurez pas d’eau chaude ce soir, il faut le temps que ça se mette en route. Et vous n’avez pas de chauffage, on arrive pas à tout faire marcher. On appellera un technicien demain matin. Je commence à leur proposer quelque chose à boire, avant de me rappeler que je n’ai rien à leur proposer. Juste du sirop de grenadine, du Dr Pepper ou du Root Beer. Ils déclinent poliment alors même qu’ils n’ont compris qu’un mot sur deux et doivent me prendre pour un méga ringard. Un avis de passage m’attend dans ma boite aux lettres en lieu et place du colis et je n’ai aucune idée de quand je pourrai aller le chercher.

 

C’est pas grave.

Il me reste Marc-Antoine Mathieu.

Et le gâteau de riz.

 

Ça pourrait être pire.

Par Le libraire en question
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Mardi 11 novembre 2014 2 11 /11 /Nov /2014 22:34

Je tiens à rassurer tout le monde : je vais bien.

Enfin je crois.

Mon ordinateur rame à peu près autant que moi, ce qui me rassure un peu, mais il n’empêche que je cours en permanence après le temps. C’est la période qui veut ça, et si je reçois autant de cartons, c’est que j’en vends tout autant (enfin presque hein, j’ai des retours, je rassure les auteurs). Donc évitons de nous plaindre. Sauf que j’aime bien quand tout est bien rangé. C’est pour ça que j’aime autant le 11 Novembre. C’est du 11/11 bien droit, au garde à vous, tout comme l’érection de 11h11 du même jour qui s’ensuit. Mais comme je me noie sous les cartons, je n’ai que peu de temps pour réfléchir à autre chose. Ça me manque un peu, de ne pas réfléchir. Certes, l’abrutissement au travail est un remède parfait contre la déprime, mais je veux pouvoir prendre le temps d’aimer mon prochain (enfin ma prochaine, surtout), d’aller sentir les pissenlits de la vie, de mettre ma main à plat contre mon front et de regarder l’avenir dans les yeux pour lui dire que ha, même pas peur.

Je n’arrive même plus à lire. C’est bien là le plus grave. Je n’ai lu que quatre romans depuis cet été, ce qui est ouvertement du grand n’importe quoi.  Ce doit aussi être le nombre d’articles que j’ai soumis ici même depuis la rentrée. Le pire c’est que je ne peux même pas vérifier, tellement mon ordinateur a décidé de me pourrir la vie. En revanche, je lis toujours autant de bandes dessinées .

 Pas trop le choix, c’est mon boulot, et j’aime bien avoir l’illusion que je maitrise ce pour quoi je suis payé. Grassement, d’ailleurs, si j’en crois un site internet qui explique que les libraires gagnent en moyenne 2 600€ nets par mois. Je glousse tout aussi grassement.

Petit rappel des faits : le secteur de la librairie est une anomalie économique. C’est Xerfi qui l’explique. S’il y a bien une chose que l’on ne fait pas, c’est s’en mettre plein les fouilles à ne plus savoir qu’en faire (j’ai la flemme de changer la répétition du verbe faire, vous m’en voudrez pas). La rentabilité moyenne se situant autour de 1%, une fois que tout a été payé, ça ne laisse pas beaucoup de marge pour se verser des dividendes en parachutes dorés. Si on est investisseur, autant laisser son argent sur un Livret A, ça rapporte tout autant. Si on veut juste un outil de travail qui rapporte un revenu chaque mois, alors pourquoi pas, mais le revenu se situera autour de 1 500€ nets après une quinzaine d’années d’expérience. Un gérant qui mène bien sa petite barque de 500 000 € de chiffre d’affaires pourra bien se verser 2 000€ si tout va bien et que les banques n’ont pas décidé de le couler en plein été et en pleine tempête. Car même si là tout de suite le tiroir-caisse fait ding ding grâce à la foultitude de grosses sorties à gros tirages (ruez-vous sur le Building Stories de Chris Ware, au fait, c’est la Bd de la décennie du siècle de tous mes temps), il ne faut pas oublier que nous exerçons une activité cyclique. Le dernier trimestre sert à rattraper le retard des trois précédents, avant de recommencer à creuser son petit trou (si j’ose dire) dès les échéances de janvier (parce qu’il faut bien les payer à un moment où un autre, les piles). Tout ceci forme un équilibre périlleux.

Et donc je jongle.

En permanence.

Les échéances, les encours, les taux divers et variés, les remises, tout l’envers du décor qui est très très éloigné des marionnettistes que nous sommes quand nous conseillons des livres (il faudrait que j’écrive un article sur pourquoi je déteste les coups de cœur, d’ailleurs. Rien que le mot coup de cœur me donne des hauts le…j’ose à peine l’écrire de nouveau). Et je jongle aussi avec les dizaines de cartons qu’on me met dans les pattes. Il me faudrait Baloo, dans ces cas-là, pour qu’on range tout ça en dansant, façon remuage de popotin et noix de coco.

Je ne me plains pas hein, j’évolue dans un univers fort agréable, avec des clients adorables et je pense que ma voiture passera le contrôle technique sans problème si elle arrête de couiner dès que je freine (il faut dire qu’elle fait un bruit vraiment bizarre, comme si je lui arrachais les entrailles. Ça me brise le cœur. Un peu). Mais c’est bien aussi d’expliquer que parfois, le mascara coule derrière le strass et les paillettes.

 

Je vais me refaire une beauté, tiens, j’ai du monde qui m’attend dans les semaines qui viennent.

 

 

Par Le libraire en question
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Vendredi 10 octobre 2014 5 10 /10 /Oct /2014 00:01

J’ai, dans ma vie, besoin de stabilité, limite d’immobilisme. J’aurais fait un très bon politicien.  J’ai mes habitudes qui me rassurent, mes rituels, mes obsessions, et mes amis savent à quel point il ne faut pas trop déroutiner ma routine.

J’ai l’air chiant hein ?

Je le suis.

 

C’est d’ailleurs un miracle que j’aie des amis aussi proches. Et pourtant ils existent, ils ne sont pas que dans ma tête.

Je sors très peu (ça m’ennuie), je ne vais ni au ciné, ni au restau, je ne pars quasi jamais en vacances (ça m’angoisse) et rien ne me rend plus heureux que de savoir que je n’ai absolument rien de prévu pendant un week-end (j’adore ne rien faire).

J’avais prévenu : je suis chiant au possible.

Une journée excitante, dans ma vie, c’est quand je dois laisser ma voiture au garage le matin et partir au boulot à pied (c’est à 25 minutes). Ça me demande une vraie préparation mentale et une organisation du feu de dieu. En gros, je suis un peu Vincent Perez dans Fanfan, mais sans Sophie Marceau, et sans ce scénario indigent.

 

C’est peut-être pour ça que ce travail me va si bien. Il est d’une répétition absolue. Chaque semaine se ressemble, chaque mois est le même que celui de l’année précédente, avec les mêmes sorties, les mêmes réflexions des clients, les mêmes remarques des libraires, les mêmes commentaires des éditeurs. Là par exemple, comme chaque année à cette période, je galère pour trouver de la place pour toutes les grosses sorties, les clients râlent pour de faux en disant que oh la la mon banquier va faire la tête hi hi, mon apprentie tombe malade (ce sont toujours les apprentis, les premiers à tomber malade. Petites natures) et les auteurs qui ont le malheur de sortir un album à cette période alors qu’ils sont tirés à moins de 20 000 (si j’ose dire) se remettent en question et s’apprêtent à prendre leur retraite, alors même que Bill Watterson sort de la sienne, c’est dire si c’est pas le moment. On s’indigne des best sellers (les gens, ils ont trop des gouts de chiotte, pfff), on spécule sur les prix littéraires, on râle sur les prix littéraires (les jurys, c’est tous des vendus, pfff), et après on attend patiemment de pouvoir observer avec acuité que mazette, c’est l’hiver et il neige, vite, prenons et partageons des photos.

On ne peut pas dire qu’être libraire demande une effervescence intellectuelle de chaque instant. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que les salaires sont si bas : la valeur ajoutée produite n’est pas archi probante. Nous sommes bien peu de choses qui ne valons pas grand-chose, dans le grand schéma économique du monde qui nous entoure et nous engloutit (la faute à Amazon ça). Il faut un minimum de culture, un savoir-faire et tout plein d’autres qualités, ça n’empêche pas. Mais ce n’est pas non plus pour rien qu’il n’existe pas de diplôme de libraire à proprement parler (il y a un BP de vendeur en librairie et des IUT avec options métiers du livre, mais n’importe qui peut monter sa librairie, et n’importe qui ne se gêne pas pour le faire).

 

Où est-ce que je veux en venir moi déjà, plutôt que d’insulter l’ensemble d’une profession qui est la plus chouette du monde ?

Ah oui, l’éternel recommencement débilitant de mon quotidien.

Mes journées, semaines, mois et années se ressemblent, et pourtant, je continue d’en apprendre jour après jour, semaine après semaine, année après année. Je viens de fêter mes 8 ans de librairie, et même si je suis le plus fort (oh si, quand même un peu), je sais aussi à quel point j’ai encore tout à apprendre et combien mes modèles sont loin devant moi. Ça doit être ça, mon moteur.

 

Et ça me rassure grandement d’en avoir un, et de ne pas le laisser au garage.

Par Le libraire en question
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Jeudi 11 septembre 2014 4 11 /09 /Sep /2014 22:56

Je vais paraitre un peu arrogant (ça changera), mais je me considère comme un libraire, alors même que je suis spécialisé Bd.

Oui je sais, je lance des pavés, parfois, dans la mare de ma suffisance.

Mais c’est au moment de la rentrée que je me rends compte à quel point mon métier et celui d’un libraire généraliste sont fort opposés en cette période. Ma rentrée à moi, c’est business as usual. Un arrivage constant et appuyé de nouveautés, ni plus ni moins que d’habitude (bon ok, un tout petit peu plus, et principalement sur de grosses nouveautés qui prennent de la place), et qui ira crescendo jusque fin Novembre, moment où je m’arrache quelques cheveux (ils sont trop précieux pour que j’y aille franco) pour décider quelles Bds sacrifier pour faire de la place. Mais je n’ai pas, soudain, 607 nouveautés qui m’envahissent. Je n’ai pas non plus reçu une tonne de Sps que je me sens obligé de lire pendant mes vacances plutôt que de faire la bombe dans ma piscine trois boudins. Au contraire, l’été est la période rêvée pour ne surtout pas lire de bandes dessinées, faire un peu le vide dans sa tête et se préparer à lire du Corbeyran (ça doit être lui, en fait, notre équivalent d’une rentrée littéraire). Bon par contre, ça veut dire que je dois écouter les clients qui rentrent de 3 semaines en famille et qui ont désespérément besoin de se retrouver de nouveau seul au lit avec une Bd (la Bd est un plaisir solitaire) me dire que han, y’a vraiment rien de sorti. Alors même que j’ai passé toute la semaine à mettre en place une cinquantaine de titres. Bande d’ingrats égoïstes.

Je n’ai pas non plus à subir les aléas de l’actualité littéraire (sic) et de ces succès poussés violemment par les médias alors qu’ils ont déjà le vent dans le dos avec une pente descendante à 45°. C’était assez rigolo à observer, d’ailleurs. Moi ça va, personne ne me l’a demandé, ce fameux livre (pour l’instant j’ai pas besoin de le nommer. Mais dans 1 mois, magie de l’attention humaine et des faits divers, nous serons passés à autre chose dans nos verres d’eau respectifs). Personne n’est venu me demander s’il existait adapté en Bd par Jungle, histoire d’éviter à se farcir 300 pages même pas écrites en Comic Sans. Une sorte de dialogue de sourds gigantesque avec de l’agacement de partout.

-Vazy il est tout pourri ce livre, y’en a des tout bien trop cools à côté et à cause de l’autre là, on en parle pas (genre), disent les libraires indépendants qui n’en ont pas eu assez et qui en ont marre de le rappeler à leurs clients qui ont eu le malheur de vouloir franchir le pas d’une librairie.

-Vazy arrêtez de vous plaindre, z’êtes rien que des élitistes relous, ça fait des sous et ça permet de vendre d’autres choses (là, je me marre franchement), disent ceux qui ont acheté le livre sur amazon.

-Tiens, t’as vu Les Gardiens de la Galaxie ? C’est rudement chouette, me disent mes clients, qui n’ont pas acheté un livre sans images depuis le collège et qui s’en foutent bien royalement, de cette polémique.

 

Et surtout, surtout, je n’ai pas à subir cette horde de têtes blondes qui n’ont pas toujours lavé leurs mains après être allés aux toilettes et qui viennent chercher leurs Workbooks et leurs Komm mit nach Deutchland ou leurs Précieuses Ridicules (je ne bosse pas en généraliste, en vrai je ne sais pas vraiment ce qu’ils viennent chercher. Si ça se trouve, ils viennent pour du Deleuze ou du Blanchot et s’indignent du fait qu’un poche classique coûte aussi peu cher alors qu’il renferme autant de richesses au centimètre carré. Mais j’ai tout de même ma petite idée sur la question). Ils entrent en bande armés de leur billet de 5€, jouent des coudes du cartable et repartent comme ils sont venus, se disant que c’est bon, y’aura pas besoin de revenir avant l’année prochaine.

 

Moi je les trouve pénibles, ces mêmes têtes blondes, mais au moins elles viennent me demander le dernier Naruto et le dernier Légendaires (non, il n’existe pas encore le tome 17. Non c’est pas possible que tu l’aies vu à Carrefour, je t’assure).

Et je suis sûr qu’elles se lavent les mains.

 

 

Par Le libraire en question
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Mercredi 3 septembre 2014 3 03 /09 /Sep /2014 21:56

Parfois, je sens que mes instants de gloire sont loin derrière moi. Je ne m’en plains pas, je suis, après tout, une star vieillissante, et sachant que le temps sur internet est bien plus rapide que celui de la vie réelle, on peut dire que j’ai eu une vie virtuelle riche et dense. Je suis à présent un bibelot laissé dans un coin de la pièce qu’on se refuse à jeter et que, dans le meilleur des cas, on astique de temps à autres (merci).

 

Au mois de juin dernier, quand on croyait encore que les vacances dureraient pour toujours et que les éditeurs avaient vraiment ralenti les sorties, un auteur que j’aime et qui m’aime d’un rêve pénétrant m’a envoyé une vignette énigmatique dans laquelle il était question du Libraire Caché (c’est mon nom sur un réseau social ayant du pignon sur rue de partout). J’ai cru à un collage au départ, mais en fait non, il m’a garanti que c’était pas de la fausse, que j’aurais la surprise à la rentrée.

 

Et la rentrée, y’a pas à dire, on est en plein dedans si j’en crois les journaux et la horde d’adolescents qui se pressent contre moi comme la confiture sur du beurre de cacahouètes  tellement je leur ai manqué. L’album en question, c’est le tome 7 de Ratafia. Une série que j’apprécie particulièrement et que je vends tout plein à la librairie aux petits comme aux grands. Certes, il faut aimer les jeux de mots et l’humour drôle, mais dans l’ensemble les fans restent fans et les autres y viendront bien un jour. Dans ce tome de Ratafia, il est bel et bien question du Libraire Caché. Je ne vais pas trop en dire pour ne pas dévoiler l’intrigue, mais je suis fier comme un paon au milieu des lions. L’histoire n’est évidemment pas centrée autour de moi (contrairement à ce que vous pourriez croire, je ne suis pas quelqu’un qui fait rire, et rien dans ma vie ne pourrait coller dans une histoire de pirates. Et avoir vu les Goonies 10 fois ne suffit pas) et mon pseudo n’est qu’un prétexte dans tout ça, mais je trouve le clin d’œil éminemment sympathique (car oui, je n’ai pas d’illusions de grandeur mégalomane, il s’agit bien d’un clin d’œil) et ça me donnera un argument supplémentaire auprès de mes clients.

 

‘En plus, il y est question du Libraire Caché. Tu sais là, le mec super connu sur internet’

‘Le qui ça ?’

‘oui bon…achète, c’est drôle. Et que je ne te revoie plus’.

 

Allez, je retourne frétiller du sourire.

 

ratafia01.jpg

Par Le libraire en question
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Lundi 18 août 2014 1 18 /08 /Août /2014 16:43

Allez, c’est pas tout ça, mais il faut bien y retourner.

 

Je n’aime pas mentir, donc je vais être très franc avec tout le monde : mes vacances furent bonnes (je sais que parfois, ça vous inquiète de savoir si je me suis ou non bien reposé d’une année sur l’autre). Je n’ai absolument rien fait, absolument rien lu (ce qui est rare, en général au mois de juillet j’en profite pour ingurgiter un max de pages de romans, mais là je ne sais pas, la machine est un peu enrayée, heureusement que j’ai un Tom Robbins sous la main pour relancer tout ça), je me suis contenté de faire des balades à vélo au milieu des lapins de ma région (ils vont bien, ils ont juste un peu peur des moissonneuses batteuses).

 

Je suis donc fin prêt à affronter une nouvelle saison virtuelle ici-même (ah, je me souviens avec fébrilité de l’été 2008. J’étais si jeune, si naïf, si beau et duveteux. Le marché n’avait pas encore atteint les 5 000 Bds par an et Amazon ne faisait pas trembler le moindre libraire sur ses fondements gorgés de certitudes). Je suis même prêt à affronter une nouvelle saison de sorties, un nouveau Noël et de nouveaux prix Angoulême. Si je n’étais pas d’un eternel optimisme, je me dirais que les années se suivent et se ressemblent étrangement, bercées au rythme de passages obligés du calendrier (ce qu’il faudrait, c’est une bonne révolution) et que moi, pendant ce temps, je stagne en faisant du surplace sur mon tapis roulant (au fait, vous avez vu la fresque Sacco à Montparnasse ? ça vaut le coup, justement, d’arrêter d’avancer).

 

Mon apprenti (coucou) a eu son diplôme et va donc se lancer dans le monde merveilleux du marché du travail, et les cycles étant ainsi faits qu’ils sont cycliques, j’accueille une toute nouvelle toute fraiche pour deux ans. Pour l’instant elle est sage et à l’écoute, mais il faut dire que la particularité du mois d’Août c’est qu’on a rien d’autre à foutre, justement, que de m’écouter. Moi-même, je m’écoute beaucoup.

 

J’ai déjà commencé à préparer les mois qui viennent et les diffuseurs annoncent leurs plans pour Noël. Chez Media Diffusion, par exemple, ils aiment bien trouver un nouveau concept chaque année. Un concept qui en général va dans le bon sens (à savoir le mien), donc ça me va, mais j’aime bien imaginer les séances de brainstorming dans leurs bureaux. Je n’ai plus trop les détails en tête, donc j’y reviendrai, mais il est question de sur-remise pour des tomes 1 et de m’obliger à isoler des livres dans des cartons spéciaux pour qu’ils soient traités plus rapidement lors des retours (ça me parait fastidieux pour gagner juste quelques euros mais bon, je verrai, faut que je fasse mes petits calculs).

 

Allez, c’est pas tout ça, mais j’ai des colis qui m’attendent demain. Pas de rentrée littéraire pour nous, mais tout plein de mangas et des comics, en attendant les vagues successives de sorties Bd. Histoire qu’on me lâche un peu avec les ‘ah, il n’y a rien à acheter’ alors même que j’ai 8 000 livres en stock et que je suis prêt à prendre les paris qu’ils n’ont pas tout lu.

 

Quoiqu’il en soit, et même si ça signifie la fin de mes doigts de pieds en éventail, je suis heureux d’être parmi vous. On va bien rigoler.

 

Faisons une marelle d’été.

Par Le libraire en question
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Mercredi 2 juillet 2014 3 02 /07 /Juil /2014 22:38

Je vous livre de manière un peu brute et brutale un texte que j’ai écrit pour la revue Tind ! et qui finalement n’y sera pas publié. Un des avantages d’internet étant qu’un texte reste rarement au fond d’un tiroir virtuel, je me propose donc de le publier ici-même, dans la tribune que j’ai créée exprès rien que pour moi.

 

Mais sinon, pour de vrai, outre le fait que je trouve certains collaborateurs et dessinateurs de La Revue Dessinée très beaux (et belles – Marion Montaigne, je t’aime), je vous encourage à vous abonner, histoire de pérenniser cette histoire, cette farandole de joie éditoriale.

Zou.

 

 A l’heure où les prix à la page pour les auteurs Bd semblent baisser inexorablement (ou tout du moins stagner depuis 10 ans) et où le lectorat presse s’effrite, de fort beaux auteurs de qualité se sont lancé dans une folle aventure : créer un mook (oui, c’est moche, ça fait un peu nom d’animal imaginaire pondu par les mêmes qui ont inventé le mot trip-hop). Alors oui, depuis le succès de XXI, ça pullule de partout dans les librairies avec plus ou moins de bonheur, mais on ne peut pas les taxer d’opportunistes. Déjà, parce que le pari est risqué. Se mettre à bien payer ses collaborateurs, on n’a pas idée (autour de 150€ la page, ce qui met le seuil de rentabilité à 12 000 exemplaires), collaborateurs qui plus est pas forcément connus du grand public. Ensuite, parce que oui certes, la Bd (dite) de reportage a le vent en poupe en veux tu en voila, mais plus personne ne s’y retrouve entre le vrai propos de fond réfléchi et le simple récit de vacances à la campagne parce qu’on ne savait pas trop quoi raconter d’autre, et faut dire que tata Gabrielle elle fait toujours marrer tout le monde.

 

Ce qui est sûr c’est que, en tant que libraire, c’est un plaisir d’en mettre des piles sur le comptoir, de les présenter en disant que regardez, c’est Gipi et Mattotti qui ont fait les couvertures, c’est dire si la qualité est au rendez-vous, et puis mais si, ceux qui ont lancé ça c’est Franck Bourgeron, Sylvain Ricard et Kris (entre-autres, mais j’évite le name-dropping devant mes clients), ils savent ce qu’ils font, ils ont pris les choses en main, c’est un boulot de dingue en parallèle de leur activité de créateurs, vraiment faut les soutenir et en plus, accessoirement, j’insiste là-dessus mais c’est du tout bon dans le fond et dans la forme. Alors, je vous en mets combien ? Apparemment, si j’en crois les échos des lecteurs en général et des miens en particulier, tout va bien. Comme quoi il n’y en a pas que pour la course au numérique et que d’autres modèles continuent d’exister.

 

C’est pas non plus la fête du tirage (20 000 ventes pour le numéro 1, 17 000 pour le second et autour de 13 000 pour les 3 et 4), mais le bouche à oreille tourne à plein régime, la presse a bien relayé l’info et les initiateurs du projet tentent l’ubiquité pour être partout en même temps et rappeler que la bande dessinée peut aussi (mais pas que) coller à des sujets généraux d’actualité passionnants.

 

C’est ce qui fait par ailleurs que le projet est stable et non soumis aux aléas de ladite actualité (parce qu’il faut le temps de la dessiner, la revue, mine de rien, et qu’on a vite fait d’arriver après la bataille et de, soudain, juste comme ça, ne plus être à la mode et traiter un marronnier à la mauvaise saison (en journalisme, il n’est pas toujours chic d’être en retard, même quand c’est pour grimper aux arbres)) : tout comme dans XXI, leur modèle à tous – trimestriel, pas de pub, maquette réussie, vendu en librairie car il parait que c’est là que se trouvent une partie des lecteurs – les sujets sont vastes et variés, parfois graves, parfois légers, mais ce qui est sûr c’est qu’ils ne sont jamais traités à la va vite (c’est un des avantages d’être payé correctement).

 

Moi je vote pour.

Par Le libraire en question
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Vendredi 27 juin 2014 5 27 /06 /Juin /2014 23:21

Figurez-vous qu’hier, c’était mon anniversaire.

Eh oui.

37 ans.

Le temps passe hein ?

Je fais partie des gens qui aiment bien leur anniversaire. Déjà parce que je suis né au mois de juin (mes parents ont bien calculé leur coup (si j’ose dire) et ont programmé la délivrance pour le solstice d’été, histoire d’espacer parfaitement sur une année la distribution de cadeaux entre noël et anniversaire. Bien joué), ce qui me permet d’organiser un BBQ. Souvent sous la pluie, certes, mais un hamburger au BBQ sous la pluie sera toujours meilleur que n’importe quelle autre nourriture sous un toit à l’abri. Ensuite, parce que j’aime bien être le centre du monde pendant une journée entière. Tout ça pour une simple histoire de rotation de la Terre. On s’accroche à des trucs un peu concons parfois, pour être heureux, n’empêche.

 

Toujours est-il qu’hier n’a pas dérogé à la règle, on m’a souhaité mon anniversaire tout plein (c’est un des avantages de Facebook, sinon à peu près le seul), on m’a dit que j’étais beau et toujours jeune (oui oh…), on m’a offert un peu des cadeaux et j’ai mangé du melon. Une journée parfaite. Et en me couchant après cette journée chargée en émotions diverses, je me suis rendu compte que dis donc toi, tu serais pas en train de faire ta crise de la trente-septaine là, des fois ?

 

Car si je fais un peu le bilan de ma vie d’en ce moment, outre le fait que je viens assez peu par ici vous raconter la vie de la librairie (la mienne, perso, est tellement plus agréable à retranscrire, vous êtes pas psychothérapie, merci beaucoup, ne bougez pas, si je me pousse on peut tenir à plusieurs sur le divan), je vois bien que je régresse complètement. Mais alors, quelque chose de bien. On ne peut pas franchement dire que j’aie une vie compliquée, pourtant. Je vis seul dans un appartement au calme, plein de lapinous gambadent dans des champs autour de chez moi, je n’ai ni enfants ni femme ni volonté d’en faire ou d’en acquérir, je n’ai pas de dettes, j’ai un équilibre familial quasi indécent par les temps qui courent et un boulot que j’aime. Et en plus, je n’ai pas encore lu tous les livres.

 

Non, franchement, il n’y a aucune raison pour moi de ne pas vivre dans le présent, de ne pas affronter mon quotidien d’un pas vaillant, avançant sereinement vers un avenir verdoyant qui trinquera à ma santé.

Sauf que.

 

Sauf que bah là, plutôt que de piocher dans ma bibliothèque contenant à peu près 300 romans à lire (oui, j’ai tendance à cumuler par peur de manquer un jour), je suis allé piocher le roman qui m’a le plus marqué à la sortie de l’adolescence bourgeonnante : Ca, de Stephen King. J’en suis à la moitié, et j’ai l’impression d’être reparti 20 ans en arrière, de revivre ces mêmes émotions d’un été passé à lire et à trier mes cartes de baseball. D’ailleurs, transition toute trouvée, pas plus tard qu’hier, voilà pas que je commande environ 150 paquets de cartes, des bouts de cartons tout cons tout bêtes qui ne valent rien et pourtant coûtent une fortune (et c’est même pas du Apple, en plus), objets à la gloire d’athlètes payés des sommes honteuses pour tenter de taper avec un morceau de bois dans une balle lancée à 150km/h tout en portant le même uniforme ridicule qu’il y a 120 ans. OUAIS BAH M’EN FICHE.

 

Ce soir, j’ai même téléchargé et regardé un match de basket opposant les Spurs et les Suns de 1993.

Et accessoirement, en ce moment, je ne regarde que des films du XXème siècle.

 

Je m’inquiète.

Comme si ça ne suffisait pas, déjà, que je vende des bandes-dessinées toute la journée, très rarement en costard (ce serait une idée, notez), avec même pas une machine à café près de laquelle parler de la coupe du monde ou de l’amour est dans le pré. Je ne peux même pas être scotché à mon smartphone toute la journée vu qu’on capte que dalle à la librairie. Mes signes extérieurs de richesse sont réduits à néant, bien que je pourrais garer ma Fiat Punto de 2002 devant la librairie, histoire d’en imposer un peu.

 

Il faut que je réfléchisse à tout ça. Mon immaturité est forcément un reflet de mon absence d’ambition dans la vie. C’est pas comme ça qu’on va me canoniser, m’appeler Georges et m’envoyer terrasser le dragon Amazon (ça n’a pas grand rapport avec la choucroute, sinon que c’est d’actualité et qu’après tout, suis ici pour parler du métier). Les vacances tombent à pic.

 

Rendez vous dans quelques semaines.

J’aurai terminé ma crise.

Je porterai une cravate.

Je tâcherai de me reproduire car je suis biologiquement programmé pour, en tant qu’adulte..

Fini la rigolade.

Mais avant ça, je fais à chacun d’entre vous un bisou sur le nez.

 

 

Et un bisou spécial pour mon apprenti à qui je n’ai plus rien à apprendre (en fait si, mais je préfère qu’il parte confiant et gonflé à bloc) et qui va donc suivre sa voie loin de moi. En attendant la prochaine portée d’apprentie, prévue pour début Août.

 

Zou.

Par Le libraire en question
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Mercredi 4 juin 2014 3 04 /06 /Juin /2014 22:55

J’ai pour habitude dans ces colonnes de parler du métier de libraire dans son ensemble et de ma vie passionnante dans ses détails. Ce sont des sujets qui me vont bien et qui permettent de débattre âprement sur les réseaux sociaux, entre une semaine marquée par des querelles de pourcentages électoraux (la majorité, c’est les autres) et une autre marquée par des gens qui font rien qu’à nous embêter à raconter dès que possible ce qui se passe dans nos séries préférées, juste pour faire leurs crâneurs (en même temps c’est ma faute, je ferais mieux de trainer au bistrot). Mais pour une fois, je vais parler de l’autre côté de mon miroir, de ceux qui me permettent de vendre des livres, ceux sans qui mon métier n’existerait pas, ceux qui suent jour après jour à la lumière vacillante d’une bougie éphémère, qui triment pour nous faire rêver : les éditeurs.

 

Editeurs qui se lancent tête baissée dans la merveilleuse aventure de la distribution, formidable machine mi-mammouth mi-ogre qui les force à participer à une sorte de course vers l’avant au bout de laquelle se cache très probablement un mur non protégé par des boîtes à œufs, mais ça c’est un autre débat.

 

Bref, parlons plutôt des auteurs, qui eux tiennent très fort avec leurs petites mains fragiles des boîtes à œufs pour mieux amortir les coups de butoir assénés par la vie, par le système, par le marché, par le ‘bah oui mais c’est comme ça’.

(oui je sais, ma transition c’est complètement n’importe quoi. Mais oursez avec moi, comme disent les américains)

 

Deux choses leur tombent sur la tête ces derniers jours (en plus de l’arrêt du blog de Larcenet, qui est un coup dur en soi) : la première, c’est une cotisation supplémentaire de 8% auprès d’un organisme (le RAAP) qui sera chargé de leur verser une complémentaire retraite (ou une retraite tout court, je sais plus). Le principe de cette dernière est acceptable, la façon dont c’est géré un peu moins et plutôt douteux (et surtout incroyablement précipité), surtout à une époque de paupérisation des auteurs dans leur ensemble, auteurs qui là maintenant tout de suite n’ont même pas de quoi se payer la paire de pantoufles nécessaire à toute retraite qui se respecte. La seconde, c’est le départ en retraite anticipée de quelques auteurs même pas forcément en fin de parcours (enfin pas tous en tout cas), qui décident donc de tout plaquer, vazy c’est bon y’en a marre, la bd c’est plus ce que c’était, ça eut payé mais là vous vous foutez de nous, les libraires ouvrent même plus les cartons et ne lisent plus nos livres et en plus y’a de plus en plus d’étrangers qui sont ni francos ni belges ainsi que des ptits cons qui font baisser le prix à la page en acceptant tout et n’importe quoi sous prétexte d’avoir toujours rêvé d’être édité et présents chez Virgin. Enfin à la Fnac. Enfin sur Amazon, pardon.

 

C’est dommage d’en arriver là, mais ça montre un vrai ras-le-bol, un vrai de vrai, un qui est inquiétant (en plus c’est vrai que c’était rudement chouette, Garulfo), un qui rappelle que la vie d’artiste n’a jamais été simple et que l’optimisme n’est pas au rendez-vous, un qui fait que soudain, il y a défiance de partout. Les auteurs ne vendent pas car leur éditeur ne les soutient pas assez (financièrement ou marketingement), l’éditeur ne vend pas car sa diffusion n’en met pas assez en place, la diffusion n’en met pas assez en place car les libraires sont frileux et ne prennent que 3 semaines de ventes, les libraires ne prennent que 3 semaines de ventes car les temps sont durs et que les lecteurs se méfient des séries sans suites, les lecteurs se méfient des séries sans suites car l’éditeur ne pouvait pas faire son boulot d’éditeur A CAUSE DE LA DISTRIBUTION (oui pardon je m’énerve alors que j’avais dit que je ne m’étendrais pas sur le sujet). Donc on se renvoie la baballe chaude, c’est la faute à un peu tout le monde, mais le résultat est le même. Il n’y a plus de prépublications en magazine, le prix à la planche n’a pas augmenté en 20 ans (entre 250 et 400€ pour un dessinateur, 80 à 110€ pour un scénariste, et ça ne marche évidemment pas pour du format ‘roman graphique’ à la pagination bien plus élevée (et désolé pour les coloristes, mais je n’ai plus en tête les tarifs en cours)), et ils sont une poignée à toucher des droits d’auteurs (entre 6 et 8%) après remboursement de leur à-valoir (fut un temps où vous étiez payé en ferme et touchiez des droits dès le premier exemplaire vendu). Comme il faut 8 à 10 mois pour faire un album en y travaillant à temps plein, ça donne à un dessinateur de 46CC entre 12 000 et 18 000 € de revenus sur à peu près un an. Sans compter les charges et les pantoufles. Et encore, là je ne parle que des contrats chez "les gros éditeurs", le versement de tels à-valoir tendant à être de moins en moins la règle, pour des raisons malheureusement économiquement inévitables.

 

Qu’ils fassent autre chose, si ça ne rapporte plus assez, la grande main invisible d’Adam Smith va se charger de réguler tout ça, arguerez-vous, Malthus se frotte les mains en se foutant de la gueule d’Epicure et une horde d’enseignants tuerait Proust et Flaubert pour avoir leur manuscrit publié par la ‘Blanche’.

Oui mais c’est comme interdire à un enfant, assis au coin du feu, de goûter enfin son marshmallow finement grillé, fondu pile comme il faut, sous prétexte que la vraie vie c’est pas ça, qu’on rêvera plus tard, une fois à la retraite, quand il ne restera plus guère que les étoiles.

 

 

 

 

Et pour en savoir un peu plus…. http://syndicatbd.blogspot.fr/

Par Le libraire en question
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