Où avez-vous atterri?

Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux.

Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça.

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Vendredi 10 octobre 2014 5 10 /10 /Oct /2014 00:01

J’ai, dans ma vie, besoin de stabilité, limite d’immobilisme. J’aurais fait un très bon politicien.  J’ai mes habitudes qui me rassurent, mes rituels, mes obsessions, et mes amis savent à quel point il ne faut pas trop déroutiner ma routine.

J’ai l’air chiant hein ?

Je le suis.

 

C’est d’ailleurs un miracle que j’aie des amis aussi proches. Et pourtant ils existent, ils ne sont pas que dans ma tête.

Je sors très peu (ça m’ennuie), je ne vais ni au ciné, ni au restau, je ne pars quasi jamais en vacances (ça m’angoisse) et rien ne me rend plus heureux que de savoir que je n’ai absolument rien de prévu pendant un week-end (j’adore ne rien faire).

J’avais prévenu : je suis chiant au possible.

Une journée excitante, dans ma vie, c’est quand je dois laisser ma voiture au garage le matin et partir au boulot à pied (c’est à 25 minutes). Ça me demande une vraie préparation mentale et une organisation du feu de dieu. En gros, je suis un peu Vincent Perez dans Fanfan, mais sans Sophie Marceau, et sans ce scénario indigent.

 

C’est peut-être pour ça que ce travail me va si bien. Il est d’une répétition absolue. Chaque semaine se ressemble, chaque mois est le même que celui de l’année précédente, avec les mêmes sorties, les mêmes réflexions des clients, les mêmes remarques des libraires, les mêmes commentaires des éditeurs. Là par exemple, comme chaque année à cette période, je galère pour trouver de la place pour toutes les grosses sorties, les clients râlent pour de faux en disant que oh la la mon banquier va faire la tête hi hi, mon apprentie tombe malade (ce sont toujours les apprentis, les premiers à tomber malade. Petites natures) et les auteurs qui ont le malheur de sortir un album à cette période alors qu’ils sont tirés à moins de 20 000 (si j’ose dire) se remettent en question et s’apprêtent à prendre leur retraite, alors même que Bill Watterson sort de la sienne, c’est dire si c’est pas le moment. On s’indigne des best sellers (les gens, ils ont trop des gouts de chiotte, pfff), on spécule sur les prix littéraires, on râle sur les prix littéraires (les jurys, c’est tous des vendus, pfff), et après on attend patiemment de pouvoir observer avec acuité que mazette, c’est l’hiver et il neige, vite, prenons et partageons des photos.

On ne peut pas dire qu’être libraire demande une effervescence intellectuelle de chaque instant. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que les salaires sont si bas : la valeur ajoutée produite n’est pas archi probante. Nous sommes bien peu de choses qui ne valons pas grand-chose, dans le grand schéma économique du monde qui nous entoure et nous engloutit (la faute à Amazon ça). Il faut un minimum de culture, un savoir-faire et tout plein d’autres qualités, ça n’empêche pas. Mais ce n’est pas non plus pour rien qu’il n’existe pas de diplôme de libraire à proprement parler (il y a un BP de vendeur en librairie et des IUT avec options métiers du livre, mais n’importe qui peut monter sa librairie, et n’importe qui ne se gêne pas pour le faire).

 

Où est-ce que je veux en venir moi déjà, plutôt que d’insulter l’ensemble d’une profession qui est la plus chouette du monde ?

Ah oui, l’éternel recommencement débilitant de mon quotidien.

Mes journées, semaines, mois et années se ressemblent, et pourtant, je continue d’en apprendre jour après jour, semaine après semaine, année après année. Je viens de fêter mes 8 ans de librairie, et même si je suis le plus fort (oh si, quand même un peu), je sais aussi à quel point j’ai encore tout à apprendre et combien mes modèles sont loin devant moi. Ça doit être ça, mon moteur.

 

Et ça me rassure grandement d’en avoir un, et de ne pas le laisser au garage.

Par Le libraire en question
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Jeudi 11 septembre 2014 4 11 /09 /Sep /2014 22:56

Je vais paraitre un peu arrogant (ça changera), mais je me considère comme un libraire, alors même que je suis spécialisé Bd.

Oui je sais, je lance des pavés, parfois, dans la mare de ma suffisance.

Mais c’est au moment de la rentrée que je me rends compte à quel point mon métier et celui d’un libraire généraliste sont fort opposés en cette période. Ma rentrée à moi, c’est business as usual. Un arrivage constant et appuyé de nouveautés, ni plus ni moins que d’habitude (bon ok, un tout petit peu plus, et principalement sur de grosses nouveautés qui prennent de la place), et qui ira crescendo jusque fin Novembre, moment où je m’arrache quelques cheveux (ils sont trop précieux pour que j’y aille franco) pour décider quelles Bds sacrifier pour faire de la place. Mais je n’ai pas, soudain, 607 nouveautés qui m’envahissent. Je n’ai pas non plus reçu une tonne de Sps que je me sens obligé de lire pendant mes vacances plutôt que de faire la bombe dans ma piscine trois boudins. Au contraire, l’été est la période rêvée pour ne surtout pas lire de bandes dessinées, faire un peu le vide dans sa tête et se préparer à lire du Corbeyran (ça doit être lui, en fait, notre équivalent d’une rentrée littéraire). Bon par contre, ça veut dire que je dois écouter les clients qui rentrent de 3 semaines en famille et qui ont désespérément besoin de se retrouver de nouveau seul au lit avec une Bd (la Bd est un plaisir solitaire) me dire que han, y’a vraiment rien de sorti. Alors même que j’ai passé toute la semaine à mettre en place une cinquantaine de titres. Bande d’ingrats égoïstes.

Je n’ai pas non plus à subir les aléas de l’actualité littéraire (sic) et de ces succès poussés violemment par les médias alors qu’ils ont déjà le vent dans le dos avec une pente descendante à 45°. C’était assez rigolo à observer, d’ailleurs. Moi ça va, personne ne me l’a demandé, ce fameux livre (pour l’instant j’ai pas besoin de le nommer. Mais dans 1 mois, magie de l’attention humaine et des faits divers, nous serons passés à autre chose dans nos verres d’eau respectifs). Personne n’est venu me demander s’il existait adapté en Bd par Jungle, histoire d’éviter à se farcir 300 pages même pas écrites en Comic Sans. Une sorte de dialogue de sourds gigantesque avec de l’agacement de partout.

-Vazy il est tout pourri ce livre, y’en a des tout bien trop cools à côté et à cause de l’autre là, on en parle pas (genre), disent les libraires indépendants qui n’en ont pas eu assez et qui en ont marre de le rappeler à leurs clients qui ont eu le malheur de vouloir franchir le pas d’une librairie.

-Vazy arrêtez de vous plaindre, z’êtes rien que des élitistes relous, ça fait des sous et ça permet de vendre d’autres choses (là, je me marre franchement), disent ceux qui ont acheté le livre sur amazon.

-Tiens, t’as vu Les Gardiens de la Galaxie ? C’est rudement chouette, me disent mes clients, qui n’ont pas acheté un livre sans images depuis le collège et qui s’en foutent bien royalement, de cette polémique.

 

Et surtout, surtout, je n’ai pas à subir cette horde de têtes blondes qui n’ont pas toujours lavé leurs mains après être allés aux toilettes et qui viennent chercher leurs Workbooks et leurs Komm mit nach Deutchland ou leurs Précieuses Ridicules (je ne bosse pas en généraliste, en vrai je ne sais pas vraiment ce qu’ils viennent chercher. Si ça se trouve, ils viennent pour du Deleuze ou du Blanchot et s’indignent du fait qu’un poche classique coûte aussi peu cher alors qu’il renferme autant de richesses au centimètre carré. Mais j’ai tout de même ma petite idée sur la question). Ils entrent en bande armés de leur billet de 5€, jouent des coudes du cartable et repartent comme ils sont venus, se disant que c’est bon, y’aura pas besoin de revenir avant l’année prochaine.

 

Moi je les trouve pénibles, ces mêmes têtes blondes, mais au moins elles viennent me demander le dernier Naruto et le dernier Légendaires (non, il n’existe pas encore le tome 17. Non c’est pas possible que tu l’aies vu à Carrefour, je t’assure).

Et je suis sûr qu’elles se lavent les mains.

 

 

Par Le libraire en question
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Mercredi 3 septembre 2014 3 03 /09 /Sep /2014 21:56

Parfois, je sens que mes instants de gloire sont loin derrière moi. Je ne m’en plains pas, je suis, après tout, une star vieillissante, et sachant que le temps sur internet est bien plus rapide que celui de la vie réelle, on peut dire que j’ai eu une vie virtuelle riche et dense. Je suis à présent un bibelot laissé dans un coin de la pièce qu’on se refuse à jeter et que, dans le meilleur des cas, on astique de temps à autres (merci).

 

Au mois de juin dernier, quand on croyait encore que les vacances dureraient pour toujours et que les éditeurs avaient vraiment ralenti les sorties, un auteur que j’aime et qui m’aime d’un rêve pénétrant m’a envoyé une vignette énigmatique dans laquelle il était question du Libraire Caché (c’est mon nom sur un réseau social ayant du pignon sur rue de partout). J’ai cru à un collage au départ, mais en fait non, il m’a garanti que c’était pas de la fausse, que j’aurais la surprise à la rentrée.

 

Et la rentrée, y’a pas à dire, on est en plein dedans si j’en crois les journaux et la horde d’adolescents qui se pressent contre moi comme la confiture sur du beurre de cacahouètes  tellement je leur ai manqué. L’album en question, c’est le tome 7 de Ratafia. Une série que j’apprécie particulièrement et que je vends tout plein à la librairie aux petits comme aux grands. Certes, il faut aimer les jeux de mots et l’humour drôle, mais dans l’ensemble les fans restent fans et les autres y viendront bien un jour. Dans ce tome de Ratafia, il est bel et bien question du Libraire Caché. Je ne vais pas trop en dire pour ne pas dévoiler l’intrigue, mais je suis fier comme un paon au milieu des lions. L’histoire n’est évidemment pas centrée autour de moi (contrairement à ce que vous pourriez croire, je ne suis pas quelqu’un qui fait rire, et rien dans ma vie ne pourrait coller dans une histoire de pirates. Et avoir vu les Goonies 10 fois ne suffit pas) et mon pseudo n’est qu’un prétexte dans tout ça, mais je trouve le clin d’œil éminemment sympathique (car oui, je n’ai pas d’illusions de grandeur mégalomane, il s’agit bien d’un clin d’œil) et ça me donnera un argument supplémentaire auprès de mes clients.

 

‘En plus, il y est question du Libraire Caché. Tu sais là, le mec super connu sur internet’

‘Le qui ça ?’

‘oui bon…achète, c’est drôle. Et que je ne te revoie plus’.

 

Allez, je retourne frétiller du sourire.

 

ratafia01.jpg

Par Le libraire en question
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Lundi 18 août 2014 1 18 /08 /Août /2014 16:43

Allez, c’est pas tout ça, mais il faut bien y retourner.

 

Je n’aime pas mentir, donc je vais être très franc avec tout le monde : mes vacances furent bonnes (je sais que parfois, ça vous inquiète de savoir si je me suis ou non bien reposé d’une année sur l’autre). Je n’ai absolument rien fait, absolument rien lu (ce qui est rare, en général au mois de juillet j’en profite pour ingurgiter un max de pages de romans, mais là je ne sais pas, la machine est un peu enrayée, heureusement que j’ai un Tom Robbins sous la main pour relancer tout ça), je me suis contenté de faire des balades à vélo au milieu des lapins de ma région (ils vont bien, ils ont juste un peu peur des moissonneuses batteuses).

 

Je suis donc fin prêt à affronter une nouvelle saison virtuelle ici-même (ah, je me souviens avec fébrilité de l’été 2008. J’étais si jeune, si naïf, si beau et duveteux. Le marché n’avait pas encore atteint les 5 000 Bds par an et Amazon ne faisait pas trembler le moindre libraire sur ses fondements gorgés de certitudes). Je suis même prêt à affronter une nouvelle saison de sorties, un nouveau Noël et de nouveaux prix Angoulême. Si je n’étais pas d’un eternel optimisme, je me dirais que les années se suivent et se ressemblent étrangement, bercées au rythme de passages obligés du calendrier (ce qu’il faudrait, c’est une bonne révolution) et que moi, pendant ce temps, je stagne en faisant du surplace sur mon tapis roulant (au fait, vous avez vu la fresque Sacco à Montparnasse ? ça vaut le coup, justement, d’arrêter d’avancer).

 

Mon apprenti (coucou) a eu son diplôme et va donc se lancer dans le monde merveilleux du marché du travail, et les cycles étant ainsi faits qu’ils sont cycliques, j’accueille une toute nouvelle toute fraiche pour deux ans. Pour l’instant elle est sage et à l’écoute, mais il faut dire que la particularité du mois d’Août c’est qu’on a rien d’autre à foutre, justement, que de m’écouter. Moi-même, je m’écoute beaucoup.

 

J’ai déjà commencé à préparer les mois qui viennent et les diffuseurs annoncent leurs plans pour Noël. Chez Media Diffusion, par exemple, ils aiment bien trouver un nouveau concept chaque année. Un concept qui en général va dans le bon sens (à savoir le mien), donc ça me va, mais j’aime bien imaginer les séances de brainstorming dans leurs bureaux. Je n’ai plus trop les détails en tête, donc j’y reviendrai, mais il est question de sur-remise pour des tomes 1 et de m’obliger à isoler des livres dans des cartons spéciaux pour qu’ils soient traités plus rapidement lors des retours (ça me parait fastidieux pour gagner juste quelques euros mais bon, je verrai, faut que je fasse mes petits calculs).

 

Allez, c’est pas tout ça, mais j’ai des colis qui m’attendent demain. Pas de rentrée littéraire pour nous, mais tout plein de mangas et des comics, en attendant les vagues successives de sorties Bd. Histoire qu’on me lâche un peu avec les ‘ah, il n’y a rien à acheter’ alors même que j’ai 8 000 livres en stock et que je suis prêt à prendre les paris qu’ils n’ont pas tout lu.

 

Quoiqu’il en soit, et même si ça signifie la fin de mes doigts de pieds en éventail, je suis heureux d’être parmi vous. On va bien rigoler.

 

Faisons une marelle d’été.

Par Le libraire en question
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Mercredi 2 juillet 2014 3 02 /07 /Juil /2014 22:38

Je vous livre de manière un peu brute et brutale un texte que j’ai écrit pour la revue Tind ! et qui finalement n’y sera pas publié. Un des avantages d’internet étant qu’un texte reste rarement au fond d’un tiroir virtuel, je me propose donc de le publier ici-même, dans la tribune que j’ai créée exprès rien que pour moi.

 

Mais sinon, pour de vrai, outre le fait que je trouve certains collaborateurs et dessinateurs de La Revue Dessinée très beaux (et belles – Marion Montaigne, je t’aime), je vous encourage à vous abonner, histoire de pérenniser cette histoire, cette farandole de joie éditoriale.

Zou.

 

 A l’heure où les prix à la page pour les auteurs Bd semblent baisser inexorablement (ou tout du moins stagner depuis 10 ans) et où le lectorat presse s’effrite, de fort beaux auteurs de qualité se sont lancé dans une folle aventure : créer un mook (oui, c’est moche, ça fait un peu nom d’animal imaginaire pondu par les mêmes qui ont inventé le mot trip-hop). Alors oui, depuis le succès de XXI, ça pullule de partout dans les librairies avec plus ou moins de bonheur, mais on ne peut pas les taxer d’opportunistes. Déjà, parce que le pari est risqué. Se mettre à bien payer ses collaborateurs, on n’a pas idée (autour de 150€ la page, ce qui met le seuil de rentabilité à 12 000 exemplaires), collaborateurs qui plus est pas forcément connus du grand public. Ensuite, parce que oui certes, la Bd (dite) de reportage a le vent en poupe en veux tu en voila, mais plus personne ne s’y retrouve entre le vrai propos de fond réfléchi et le simple récit de vacances à la campagne parce qu’on ne savait pas trop quoi raconter d’autre, et faut dire que tata Gabrielle elle fait toujours marrer tout le monde.

 

Ce qui est sûr c’est que, en tant que libraire, c’est un plaisir d’en mettre des piles sur le comptoir, de les présenter en disant que regardez, c’est Gipi et Mattotti qui ont fait les couvertures, c’est dire si la qualité est au rendez-vous, et puis mais si, ceux qui ont lancé ça c’est Franck Bourgeron, Sylvain Ricard et Kris (entre-autres, mais j’évite le name-dropping devant mes clients), ils savent ce qu’ils font, ils ont pris les choses en main, c’est un boulot de dingue en parallèle de leur activité de créateurs, vraiment faut les soutenir et en plus, accessoirement, j’insiste là-dessus mais c’est du tout bon dans le fond et dans la forme. Alors, je vous en mets combien ? Apparemment, si j’en crois les échos des lecteurs en général et des miens en particulier, tout va bien. Comme quoi il n’y en a pas que pour la course au numérique et que d’autres modèles continuent d’exister.

 

C’est pas non plus la fête du tirage (20 000 ventes pour le numéro 1, 17 000 pour le second et autour de 13 000 pour les 3 et 4), mais le bouche à oreille tourne à plein régime, la presse a bien relayé l’info et les initiateurs du projet tentent l’ubiquité pour être partout en même temps et rappeler que la bande dessinée peut aussi (mais pas que) coller à des sujets généraux d’actualité passionnants.

 

C’est ce qui fait par ailleurs que le projet est stable et non soumis aux aléas de ladite actualité (parce qu’il faut le temps de la dessiner, la revue, mine de rien, et qu’on a vite fait d’arriver après la bataille et de, soudain, juste comme ça, ne plus être à la mode et traiter un marronnier à la mauvaise saison (en journalisme, il n’est pas toujours chic d’être en retard, même quand c’est pour grimper aux arbres)) : tout comme dans XXI, leur modèle à tous – trimestriel, pas de pub, maquette réussie, vendu en librairie car il parait que c’est là que se trouvent une partie des lecteurs – les sujets sont vastes et variés, parfois graves, parfois légers, mais ce qui est sûr c’est qu’ils ne sont jamais traités à la va vite (c’est un des avantages d’être payé correctement).

 

Moi je vote pour.

Par Le libraire en question
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Vendredi 27 juin 2014 5 27 /06 /Juin /2014 23:21

Figurez-vous qu’hier, c’était mon anniversaire.

Eh oui.

37 ans.

Le temps passe hein ?

Je fais partie des gens qui aiment bien leur anniversaire. Déjà parce que je suis né au mois de juin (mes parents ont bien calculé leur coup (si j’ose dire) et ont programmé la délivrance pour le solstice d’été, histoire d’espacer parfaitement sur une année la distribution de cadeaux entre noël et anniversaire. Bien joué), ce qui me permet d’organiser un BBQ. Souvent sous la pluie, certes, mais un hamburger au BBQ sous la pluie sera toujours meilleur que n’importe quelle autre nourriture sous un toit à l’abri. Ensuite, parce que j’aime bien être le centre du monde pendant une journée entière. Tout ça pour une simple histoire de rotation de la Terre. On s’accroche à des trucs un peu concons parfois, pour être heureux, n’empêche.

 

Toujours est-il qu’hier n’a pas dérogé à la règle, on m’a souhaité mon anniversaire tout plein (c’est un des avantages de Facebook, sinon à peu près le seul), on m’a dit que j’étais beau et toujours jeune (oui oh…), on m’a offert un peu des cadeaux et j’ai mangé du melon. Une journée parfaite. Et en me couchant après cette journée chargée en émotions diverses, je me suis rendu compte que dis donc toi, tu serais pas en train de faire ta crise de la trente-septaine là, des fois ?

 

Car si je fais un peu le bilan de ma vie d’en ce moment, outre le fait que je viens assez peu par ici vous raconter la vie de la librairie (la mienne, perso, est tellement plus agréable à retranscrire, vous êtes pas psychothérapie, merci beaucoup, ne bougez pas, si je me pousse on peut tenir à plusieurs sur le divan), je vois bien que je régresse complètement. Mais alors, quelque chose de bien. On ne peut pas franchement dire que j’aie une vie compliquée, pourtant. Je vis seul dans un appartement au calme, plein de lapinous gambadent dans des champs autour de chez moi, je n’ai ni enfants ni femme ni volonté d’en faire ou d’en acquérir, je n’ai pas de dettes, j’ai un équilibre familial quasi indécent par les temps qui courent et un boulot que j’aime. Et en plus, je n’ai pas encore lu tous les livres.

 

Non, franchement, il n’y a aucune raison pour moi de ne pas vivre dans le présent, de ne pas affronter mon quotidien d’un pas vaillant, avançant sereinement vers un avenir verdoyant qui trinquera à ma santé.

Sauf que.

 

Sauf que bah là, plutôt que de piocher dans ma bibliothèque contenant à peu près 300 romans à lire (oui, j’ai tendance à cumuler par peur de manquer un jour), je suis allé piocher le roman qui m’a le plus marqué à la sortie de l’adolescence bourgeonnante : Ca, de Stephen King. J’en suis à la moitié, et j’ai l’impression d’être reparti 20 ans en arrière, de revivre ces mêmes émotions d’un été passé à lire et à trier mes cartes de baseball. D’ailleurs, transition toute trouvée, pas plus tard qu’hier, voilà pas que je commande environ 150 paquets de cartes, des bouts de cartons tout cons tout bêtes qui ne valent rien et pourtant coûtent une fortune (et c’est même pas du Apple, en plus), objets à la gloire d’athlètes payés des sommes honteuses pour tenter de taper avec un morceau de bois dans une balle lancée à 150km/h tout en portant le même uniforme ridicule qu’il y a 120 ans. OUAIS BAH M’EN FICHE.

 

Ce soir, j’ai même téléchargé et regardé un match de basket opposant les Spurs et les Suns de 1993.

Et accessoirement, en ce moment, je ne regarde que des films du XXème siècle.

 

Je m’inquiète.

Comme si ça ne suffisait pas, déjà, que je vende des bandes-dessinées toute la journée, très rarement en costard (ce serait une idée, notez), avec même pas une machine à café près de laquelle parler de la coupe du monde ou de l’amour est dans le pré. Je ne peux même pas être scotché à mon smartphone toute la journée vu qu’on capte que dalle à la librairie. Mes signes extérieurs de richesse sont réduits à néant, bien que je pourrais garer ma Fiat Punto de 2002 devant la librairie, histoire d’en imposer un peu.

 

Il faut que je réfléchisse à tout ça. Mon immaturité est forcément un reflet de mon absence d’ambition dans la vie. C’est pas comme ça qu’on va me canoniser, m’appeler Georges et m’envoyer terrasser le dragon Amazon (ça n’a pas grand rapport avec la choucroute, sinon que c’est d’actualité et qu’après tout, suis ici pour parler du métier). Les vacances tombent à pic.

 

Rendez vous dans quelques semaines.

J’aurai terminé ma crise.

Je porterai une cravate.

Je tâcherai de me reproduire car je suis biologiquement programmé pour, en tant qu’adulte..

Fini la rigolade.

Mais avant ça, je fais à chacun d’entre vous un bisou sur le nez.

 

 

Et un bisou spécial pour mon apprenti à qui je n’ai plus rien à apprendre (en fait si, mais je préfère qu’il parte confiant et gonflé à bloc) et qui va donc suivre sa voie loin de moi. En attendant la prochaine portée d’apprentie, prévue pour début Août.

 

Zou.

Par Le libraire en question
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Mercredi 4 juin 2014 3 04 /06 /Juin /2014 22:55

J’ai pour habitude dans ces colonnes de parler du métier de libraire dans son ensemble et de ma vie passionnante dans ses détails. Ce sont des sujets qui me vont bien et qui permettent de débattre âprement sur les réseaux sociaux, entre une semaine marquée par des querelles de pourcentages électoraux (la majorité, c’est les autres) et une autre marquée par des gens qui font rien qu’à nous embêter à raconter dès que possible ce qui se passe dans nos séries préférées, juste pour faire leurs crâneurs (en même temps c’est ma faute, je ferais mieux de trainer au bistrot). Mais pour une fois, je vais parler de l’autre côté de mon miroir, de ceux qui me permettent de vendre des livres, ceux sans qui mon métier n’existerait pas, ceux qui suent jour après jour à la lumière vacillante d’une bougie éphémère, qui triment pour nous faire rêver : les éditeurs.

 

Editeurs qui se lancent tête baissée dans la merveilleuse aventure de la distribution, formidable machine mi-mammouth mi-ogre qui les force à participer à une sorte de course vers l’avant au bout de laquelle se cache très probablement un mur non protégé par des boîtes à œufs, mais ça c’est un autre débat.

 

Bref, parlons plutôt des auteurs, qui eux tiennent très fort avec leurs petites mains fragiles des boîtes à œufs pour mieux amortir les coups de butoir assénés par la vie, par le système, par le marché, par le ‘bah oui mais c’est comme ça’.

(oui je sais, ma transition c’est complètement n’importe quoi. Mais oursez avec moi, comme disent les américains)

 

Deux choses leur tombent sur la tête ces derniers jours (en plus de l’arrêt du blog de Larcenet, qui est un coup dur en soi) : la première, c’est une cotisation supplémentaire de 8% auprès d’un organisme (le RAAP) qui sera chargé de leur verser une complémentaire retraite (ou une retraite tout court, je sais plus). Le principe de cette dernière est acceptable, la façon dont c’est géré un peu moins et plutôt douteux (et surtout incroyablement précipité), surtout à une époque de paupérisation des auteurs dans leur ensemble, auteurs qui là maintenant tout de suite n’ont même pas de quoi se payer la paire de pantoufles nécessaire à toute retraite qui se respecte. La seconde, c’est le départ en retraite anticipée de quelques auteurs même pas forcément en fin de parcours (enfin pas tous en tout cas), qui décident donc de tout plaquer, vazy c’est bon y’en a marre, la bd c’est plus ce que c’était, ça eut payé mais là vous vous foutez de nous, les libraires ouvrent même plus les cartons et ne lisent plus nos livres et en plus y’a de plus en plus d’étrangers qui sont ni francos ni belges ainsi que des ptits cons qui font baisser le prix à la page en acceptant tout et n’importe quoi sous prétexte d’avoir toujours rêvé d’être édité et présents chez Virgin. Enfin à la Fnac. Enfin sur Amazon, pardon.

 

C’est dommage d’en arriver là, mais ça montre un vrai ras-le-bol, un vrai de vrai, un qui est inquiétant (en plus c’est vrai que c’était rudement chouette, Garulfo), un qui rappelle que la vie d’artiste n’a jamais été simple et que l’optimisme n’est pas au rendez-vous, un qui fait que soudain, il y a défiance de partout. Les auteurs ne vendent pas car leur éditeur ne les soutient pas assez (financièrement ou marketingement), l’éditeur ne vend pas car sa diffusion n’en met pas assez en place, la diffusion n’en met pas assez en place car les libraires sont frileux et ne prennent que 3 semaines de ventes, les libraires ne prennent que 3 semaines de ventes car les temps sont durs et que les lecteurs se méfient des séries sans suites, les lecteurs se méfient des séries sans suites car l’éditeur ne pouvait pas faire son boulot d’éditeur A CAUSE DE LA DISTRIBUTION (oui pardon je m’énerve alors que j’avais dit que je ne m’étendrais pas sur le sujet). Donc on se renvoie la baballe chaude, c’est la faute à un peu tout le monde, mais le résultat est le même. Il n’y a plus de prépublications en magazine, le prix à la planche n’a pas augmenté en 20 ans (entre 250 et 400€ pour un dessinateur, 80 à 110€ pour un scénariste, et ça ne marche évidemment pas pour du format ‘roman graphique’ à la pagination bien plus élevée (et désolé pour les coloristes, mais je n’ai plus en tête les tarifs en cours)), et ils sont une poignée à toucher des droits d’auteurs (entre 6 et 8%) après remboursement de leur à-valoir (fut un temps où vous étiez payé en ferme et touchiez des droits dès le premier exemplaire vendu). Comme il faut 8 à 10 mois pour faire un album en y travaillant à temps plein, ça donne à un dessinateur de 46CC entre 12 000 et 18 000 € de revenus sur à peu près un an. Sans compter les charges et les pantoufles. Et encore, là je ne parle que des contrats chez "les gros éditeurs", le versement de tels à-valoir tendant à être de moins en moins la règle, pour des raisons malheureusement économiquement inévitables.

 

Qu’ils fassent autre chose, si ça ne rapporte plus assez, la grande main invisible d’Adam Smith va se charger de réguler tout ça, arguerez-vous, Malthus se frotte les mains en se foutant de la gueule d’Epicure et une horde d’enseignants tuerait Proust et Flaubert pour avoir leur manuscrit publié par la ‘Blanche’.

Oui mais c’est comme interdire à un enfant, assis au coin du feu, de goûter enfin son marshmallow finement grillé, fondu pile comme il faut, sous prétexte que la vraie vie c’est pas ça, qu’on rêvera plus tard, une fois à la retraite, quand il ne restera plus guère que les étoiles.

 

 

 

 

Et pour en savoir un peu plus…. http://syndicatbd.blogspot.fr/

Par Le libraire en question
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Mardi 13 mai 2014 2 13 /05 /Mai /2014 22:36

Hier, je lisais un article du Parisien. Oui je sais, moi-même je ne pensais pas débuter un jour un billet avec cette phrase, mais ce sont des choses qui arrivent. Je l’ai lu car il s’agissait d’un papier sur des gens chouettes comme tout et qui font un métier formidable : le mien. Et plus spécifiquement des libraires de la librairie Charybde, qu’il faut soutenir si vous êtes du côté de Paris, car ils le valent bien et se démènent comme de beaux diables.

 

Toujours est-il qu’apparait dans cet article la phrase suivante : Ne vendre que des ouvrages qui leur plaisent. Nombre de libraires l'ont fantasmé […]

 

Du coup, je m’interroge, me questionne, joue les mecs intelligents plutôt que de sauter en m’agaçant et me pose la question suivante : ah ?

 

Evidemment, l’idée est séduisante. Passer sa journée à faire passer des envies de lectures en fonction de ses propres goûts à soi, se retrouver dans les yeux de ses semblables, ne plus se sentir seul, savoir qu’il y a, quelque part, pas loin, d’autres lecteurs pas si isolés qui aiment eux aussi mettre du Nutella dans leur choucroute, c’est toujours une source d’enrichissement et d’épanouissement. Mais c’est quoi, au juste, qui détermine mes goûts, et pourquoi diable faudrait-il que la personne qui franchisse ma porte s’y retrouve ? Dans un monde idéal, j’imagine qu’il y aurait autant de libraires que de lecteurs, en admettant qu’on l’on croie aux Doppelgänger. Ce serait beau. Pas très rentable, mais beau néanmoins.

 

Mon problème, fondamentalement, c’est que je ne sais pas où placer le curseur. C’est quoi, des livres que j’aime ? Si je ne devais vendre que ce que j’aime, que ce dont je voudrais dans ma bibliothèque, je vendrais 4 nouveautés par an en bandes dessinées (l’avantage de la bd, c’est que je peux à peu près lire toute la production annuelle, ou tout du moins tous les tomes 1. Comme ça, je rate pas un seul truc que je pourrais potentiellement aimer. C’est pratique). Ça ferait de sacrées piles de 2 500, négociés sur un an, vu qu’il faudrait que j’en vende 10 000 pour être rentable tout seul dans mon coin. Si j’élargis un peu à celles que j’ai trouvées très chouettes, ça en fait une trentaine. Si j’augmente encore le spectre pour inclure ce que je trouve de bonne facture, ça m’en fait 300 parmi lesquelles piocher. Sauf que je les trouve bonnes uniquement à titre professionnel, pas à titre personnel. Personnellement, j’en ai pas grand-chose à cirer, je le crains. Professionnellement en revanche, ce sont ces 300 titres qui m’aident à faire mon boulot et à accompagner et conseiller des gens qui, pour une raison qui m’échappe totalement, n’ont pas été forgés à mon image. Mais curieusement, j’ai l’impression que les clients qui rentrent dans une librairie ont envie qu’on leur parle d’eux. Pas de nous. Le but du jeu c’est qu’ils soient satisfaits de l’offre et des conseils, pas qu’ils rentrent chez eux en se disant que bon, voyons ce qu’il a aimé, l’autre gus, dernièrement, et y’a quoi au fait à la télé ?

 

Ma librairie idéale, ce seraient 50m² dédiés uniquement à Calvin & Hobbes. Voilà une idée innovatrice. Là  y’aurait du partage. De l’égo. Du pat on the head.

 

Tout ceci me fait penser que la semaine dernière, j’ai conseillé à deux de mes bons clients qui m’écoutent aveuglément une bande dessinée pas facile facile, dont je sais qu’elle ne se conseille pas comme ça au tout venant qui ne soit pas moi devant un miroir : Megg, Mogg and Owl, de Simon Hanselmann, chez Misma. Mais j’étais tout enthousiaste, ça faisait longtemps que je n’avais pas rigolé autant, j’ai retiré ma cape de libraire et enfilé mes pantoufles et la leur ai vendue.

Le premier est revenu le lendemain en me disant que lui aussi, ça faisait longtemps qu’il n’avait pas autant ri devant une bd (‘tu vois, je te l’avais dit !’).

Le second est revenu quelques jours plus tard en me disant que ça faisait longtemps qu’il n’avait pas lu une bd de merde pareille, qu’il a même contacté l’éditeur pour en discuter avec lui (cordialement hein, mon client n’est pas un sale con, c’est même tout le contraire de ça) et que bah dis donc, si c’est ça une de tes bds de l’année, c’est pas gagné pour l’année en question ('heu tu vois je...heu..oui bon ramène-la moi hein').

 

Je vais peut-être éviter d’en commander 2 500 tout de suite…

 

 

Par Le libraire en question
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Jeudi 24 avril 2014 4 24 /04 /Avr /2014 21:57

Tout à l’heure, alors que je sirotais une piña colada, les doigts de pieds en éventail face au vent frais de la mer, j’ai eu une révélation. Bon déjà, qu’en guise de cocktail, j’avais un mug rempli de café (mieux vaut pas que je boive de rhum, d’ailleurs, vu que ça fait bientôt 14 années que je n’ai pas avalé une goutte d’alcool. Les conséquences pourraient être désastreuses) et que mes doigts de pieds en éventail face à la mer étaient concrétisés par une paire de chaussures pas bien propre posée sur mon comptoir, avec vaguement des couvertures bleues face à moi. Mais en cette deuxième semaine de vacances, synonyme de disette totale côté clients, je fantasme comme je veux. D’abord.

 

Oui donc.

La révélation.

Attention, je vous préviens, c’est très fin comme analyse et ça relègue Paolo Coelho au rang d’astrologue pour Femme Actuelle.

Oui donc.

J’ai constaté en faisant le point avec moi-même que mes grands bouleversements qui chamboulent une vie ont toujours pris la forme d’une rencontre artistique. Un moment décisif (enfin des moments, plutôt, car j’ai eu plusieurs vies), un petit machin qui n’a l’air de rien, et puf, voilà mon chemin qui prend une toute autre direction. Alors oui, je comprends bien que c’est le principe même de la vie que de prendre des chemins chaque jour (le mien ressemble à une tranchée, tellement je l’ai souvent pris sans jamais en dévier), de faire des choix et de changer de frigo de temps à autres, mais certains événements sont plus déterminants que d’autres, certaines rencontres plus essentielles. Je ne reviendrai pas sur les innombrables femmes qui m’ont ouvert leurs bras (elles ne me laisseraient pas faire de toute façon), ni sur mes amis qui n’ont jamais fermé les leurs, et je vais vraiment me concentrer sur les rencontres artistiques.

C’est mieux.

 

La première, ça a été à 11 ans. Je l’ai déjà dit, c’est l’âge où j’ai passé une année absolument merveilleuse à New York. Merveilleuse en partie car je passais ma vie à la bibliothèque du coin. Une bibliothèque qui donnait envie de piocher absolument partout et de repartir avec des piles de livres. Ça tombe bien, elle le permettait. C’est ainsi que j’ai été confronté à mes premiers Far Side, Garfield, Bloom County et Calvin & Hobbes. J’avais lu des Asterix, Lucky Luke et Gaston, comme tout le monde, mais là c’est moi qui les découvrais, qui me laissais aimanter, à la recherche de la prochaine émotion. J’avais aussi une adoration pour Judy Blume. Je ne sais pas si elle est traduite en français (j’imagine que oui, quand même), mais j’encourage les ados du monde entier à la lire.

 

La seconde, ca a été à 14 ans. J’ai toujours écouté beaucoup de musique, encouragé par mon père qui avait pas des goûts dégueux et le père noël qui a eu la bonne idée de m’offrir très tôt un lecteur-enregistreur de cassettes (ça faisait pas rire, en 1988, hein). Et pour la première fois, j’entendais quelque chose de totalement inédit : du rap américain yes yes y’all fuck the police. NWA et Public Ennemy ont forgé ce qui allait être ma curiosité musicale et mes goûts à venir. Je me suis surtout rendu compte qu’il y avait autre chose que les tubes rabâchés par la radio et par le Top 50 des ptits clous et que ça pouvait valoir le coup de s’échanger des cassettes dans la cour de récré. Peu de temps après, j’ai connu le choc Pixies et Dj Shadow (et Snoop), mais c’est une autre histoire et puis ça va, on va pas non plus faire l’inventaire de tous mes goûts musicaux (je me demande si on peut avoir un choc en entendant du Zouk, par exemple).

 

Ces deux premières rencontres, ce sont mes fondations. Pour que mes biographes s’y retrouvent, qu’ils sachent que les deux qui suivent ont radicalement changé ma vie.

 

Pour la troisième, nous sommes en 1999 (j’ai 22 ans, pour info, je suis encore insouciant, j’ai la vie devant moi et de la neige immaculée pour faire l’ange). Je traine sur internet avec mon modem 56k en faisant attention de pas rester trop longtemps parce que bon, on paie à la minute, à la recherche de musique, à la recherche d’inédits (c’était l’époque où on découvrait sur internet pour l’acheter en vrai après. On était cons, quand même). Et là je tombe sur un album qui s’appelle Bottle of humans, de Sole. Et un autre morceau : It's Them (de Them). Je n’avais jamais entendu quelque chose de pareil. C’était incroyable. Je me suis mis à les écouter en boucle, à les décortiquer, et à savoir tout ce qu’il y avait à savoir sur ce label. Anticon (oui, prononcé en français, ça perd tout de suite de son impact). Cette obsession m’a mené à devenir représentant officiel pour ce label en France (tu parles. En gros, ils m’envoyaient les disques et moi j’en parlais autour de moi, notamment via la création d’un site dédié) et à côtoyer ce milieu. Je suis passé de simple spectateur à acteur sur la scène (c’est une image), et j’ai notamment commencé à faire des chroniques et interviews. Dont celle de Buck 65, venu en France pour la première fois à notre initiative, avec qui ce fut le coup de foudre et qui est aujourd’hui un de mes meilleurs amis. Ça a de l’importance pour ma propre carrière musicale qui a suivi et dont j’ai déjà largement parlé ici même, je vais donc éviter d’en rajouter une couche, mais retenons que tout à commencé par ces quelques mp3, ces morceaux qui mettaient 15 minutes chacun à charger (ça se méritait, de pirater).

 

Parmi les rencontres engendrées par cette troisième rencontre artistique se trouve une superbe porte du côté de Rennes derrière laquelle se trouvaient deux personnes magnifiques. Un monsieur (Dub) et une madame (Véro). Le monsieur sentait certes le sable chaud malouin pas loin (et m’a fait lire du Guinzburg, ce qui n’est pas rien), mais la madame m’a surtout mis Philippe Jaenada dans les mains. Enfin un de ses livres tout du moins (Le chameau sauvage). Ce fut un choc. Je ne savais pas qu’on pouvait écrire comme ça. Je ne savais pas qu’on avait le droit. C’est pour ça que j’ai tout pompé sur lui (son style, tout du moins) 5 ou 6 ans plus tard en tentant vaguement d’écrire quelque chose. Que je lui ai fait lire (comment une personne aussi glorieuse peut-elle être aussi accessible sur internet, ça me dépasse). Et qui m’a mené à le rencontrer.

 

Et qui fait sûrement que je suis libraire aujourd’hui.

 

Et mon but, dans mon métier, finalement, c’est d’apporter des rencontres. Que la vie de chacun soit changée grâce à moi. C’est pas mal, quand même, comme programme.

Par Le libraire en question
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Mercredi 2 avril 2014 3 02 /04 /Avr /2014 23:40

De toute façon, dès l’instant où elle a franchi la porte de la librairie, j’ai su que rien de bon ne pouvait sortir de tout ça.

 

J’ai levé un sourcil de derrière mon comptoir pour mieux la voir. Enfin l’admirer, plutôt. Je la trouvais presque trop belle pour mon boui-boui. Cette espèce d’amas de livres rangé dans un ordre que moi seul comprends (à croire que l’ordre alphabétique n’est plus enseigné à l’école), que l’on nomme souvent de la culture alors que bon, hein, franchement, depuis quand je vends de la culture, moi ? Je ne sais pas pourquoi, mais peu de femmes lisent de la bande dessinée. Peut-être parce que c’est un loisir de feignasses, d’hommes qui veulent un plaisir solitaire en quelques minutes. Un début, une fin et des images pour ne pas avoir à les imaginer dans sa tête après avoir assemblé des mots, tout ça dans un album cartonné tout con qui tient pile poil dans la Billy Ikea du salon. Pas sûr que quiconque sur terre connaisse l’incipit de quelque bd que ce soit, d’ailleurs, ou qu’une bd se retrouve un jour éditée dans la Pléiade. Pas de quoi alimenter les salons littéraires, en tout cas. Oh, on a bien droit à un petit sujet de temps en temps, en janvier, quand ils se réunissent tous dans le froid, là bas en Charente, ou un regard amusé du revers de la main quand une palme d’or est décernée, mais ça s’arrête là.

 

Notez que je m’en fous un peu

Je ne porte pas d’étendard

Je vends des bds par hasard

Et pas juste pour faire rimer

 

Bref, cette gonzesse, là, je la sens pas. De manière générale, j’évite de juger un livre à sa couverture et les femmes à leurs bas (oui, j’ai du temps à perdre, tout seul derrière mon comptoir, vu qu’il parait que c’est la fin du livre, que de toute façon plus personne ne lit, que c’est l’évolution naturelle des choses et que c’est bien normal de pas voir de dinosaures avec des Iphones ou de dodos jouer à la DS. Et comme j’ai du temps à perdre, autant fantasmer. C’est ça ou bosser. Le choix est vite vu). De manière générale, donc. Mais elle a l’allure d’une femme égarée qui ne cherche pas son chemin. C’est très agaçant d’être mâle et de se sentir impuissant, de bien comprendre que derrière ces lunettes de soleil se cachent des sourcils qui n’ont pas besoin d’être épilés par la suprématie de l’homme avec un petit h. Des sourcils un poil méprisants qui savent qu’ils sont pas de la merde. Ces sourcils me mettent directement face à la médiocrité des miens, et c’est jamais vraiment agréable.

 

Fut un temps où moi-même je me soupçonnais d’être le fils du vent et d’une louve (j’ai le poil très soyeux), mais maintenant je jette de temps en temps un regard amusé au monde en en attendant la fin.

 

 

Bon, poursuivons, apparemment c’est pas pour tout de suite.

 

Moi je suis commerçant. De proximité qui plus est. J’arbore donc un sourire sincère pour (presque) chaque client (le factice, en matière de sourire, ne mène jamais bien loin. J’ai vraiment une tête de con, en plus, quand je souris pour de la fausse), accompagné d’un bonjour, priant très fort pour qu’on ne me parle pas de la météo ou du fait que ohlala vous devez vraiment être passionné, vous, pour lire tous ces livres.

 

Elle feint de ne me remarquer qu’à l’instant et se dirige vers moi. La bonne nouvelle, c’est qu’elle est plutôt moche, vue de près. Au temps pour moi. Ça devait être à cause des reflets dégueulasses dus aux ampoules bon marché que j’ai posées un peu partout. Ou alors c’est le colza qui commence à faire effet sur ma vue. Je sais pas. Toujours est-il que ouhla, non, non merci, mais bon, gentleman quand même, je vais pas lui tourner le dos pour autant.

 

Elle inspire profondément, exagérément, comme si elle humait l’air pour la première fois après avoir passé dix années à l’ombre et que des petites marmottes la tenaient par la main pour célébrer le printemps.

Enfin, des petites marmottes qui auraient trempé chacune dans une bouteille de cinq litres de parfum bon marché, parce que bon sang, ça cocotte à mort.

 

- ça sent le livre, ici, dites donc !

 

Je n’ai absolument aucune idée de comment répondre à cette remarque. Enfin poliment, je veux dire. Et pourtant, j’ai l’habitude des lieux communs tours de passe-passe pour me sortir de n’importe quelle situation.

 

- heu…faut dire qu’il y a des livres un peu partout

 

(avec un peu de chance, ça suffira, comme réponse)

 

- Je suis venue vous présenter des flacons de parfums qui imitent les grandes marques tout en étant de qualité

 

Je sens ça, oui, ça sent la marmotte cocottée jusque dans le cœur des livres.

 

- Désolé, ça ne m’intéresse pas.

 

Elle rit. Comme si j’avais fait une blague. Comme cette démarcheuse qui a ri quand je lui ai dit que non, je ne me rase pas, je peux pas vous donner mon avis sur cette mousse à raser.

 

- Mais enfin, avec quoi vous parfumez-vous ?

- Je ne me parfume pas.

 

Ça sonne un peu barbare, dit comme ça, mais c’est vrai. Je sens merveilleusement bon quand même, ça n’empêche pas, mais je n’ai pas une fragrance reconnaissable quand j’effleure de mon odeur les narines des ménagères avec mon caddie rempli de pâtes.

 

Le temps s’est arrêté un temps.

Et elle est allée voir ailleurs de quoi les pâturages sont faits.

J’espère qu’elle en profitera pour se rouler dans l’herbe.

 

 

Moi, en attendant, je vais mettre une marguerite dans mes cheveux. C’est le moment d’être coquet.

Par Le libraire en question
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